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Les infortunes d’un mot

Les infortunes d’un mot

Hotel du Nord

Tout cela n’est pas très sérieux. Voilà un mot, “populisme”, dont les médias dominants se servent pour qualifier aussi bien Sarah Palin qu’Hugo Chavez alors que, si la première devenait présidente des Etats-Unis, il est probable qu’elle enverrait illico presto la CIA organiser un putsch, assassiner le leader bolivarien et plus si affinités. On pourra toujours parler de rivalité mimétique entre populistes, qu’on me permette, pour une fois, de douter de la pertinence de la grille de lecture girardienne.

En France, les mêmes médias emploient désormais cet adjectif − qu’ils connotent forcément de manière péjorative − pour Le Pen père et fille d’une part et pour Mélenchon de l’autre. Or, à moins de faire de “populiste” le synonyme de “bon orateur”, trouver quelque chose de commun entre le Front national et le Front de gauche relève de la mauvaise foi, ou plus exactement de cette foi très post-moderne (Furet est passé par ici) que tout désir de changement de société s’appuyant sur le peuple finit nécessairement en totalitarisme, ce qui disqualifie tout discours de transformation.

Le mot “populisme”, comme “patrie” et, ces temps-ci, “laïcité”, est la victime d’un grand hold-up sémantique effectué par une droite dure, conservatrice et parfois ethniciste sur des notions qui appartenaient auparavant à la gauche et constituaient même l’ADN de la République et des mouvements d’émancipation. [access capability=”lire_inedits”]

Le populisme, en tant que courant politique, apparaît aux Etats-Unis. On se rapportera à la somme d’Howard Zinn sur la question, Une Histoire populaire des Etats-Unis, où il rappelle qu’il y eut toujours une résistance au big business dans le pays de la libre-entreprise. Il cite notamment la plateforme électorale du People’s Party en 1892 : “La corruption domine l’élection, les législatures, le Congrès, et effleure l’hermine des magistrats. Les journaux sont subventionnés ou étouffés. Notre travail perd sa valeur, la terre se concentre dans les mains des capitalistes. Les ouvriers ne peuvent pas se syndiquer, des travailleurs importés font pression sur les salaires, le produit du labeur de millions est volé pour édifier de colossales fortunes.” Quant on sait, en plus, que le People’s party, notamment dans le Sud, était un parti interracial, il devient un peu compliqué de le classer dans la droite de l’époque. On voit en même temps d’où a pu venir le malentendu : la dénonciation des petits contres les gros, le thème de la corruption, l’antiparlementarisme vont aussi devenir les thèmes d’une certaine extrême droite et notamment, pratiquement à la même époque en France, du boulangisme.

Le populisme littéraire est un humanisme

Pourtant, le terme “populisme” est encore, chez nous, au moins dans le domaine de la littérature, dénué de tout sous-entendu suspect. Savez-vous que l’on remet chaque année en France, depuis 1929, un Prix du roman populiste ? Et il n’a pas été remis à Marine Le Pen pour une autofiction ou à Jorg Haider pour son journal posthume dans les backrooms de Carinthie. Non, si l’on regarde le palmarès, on voit qu’il est resté fidèle à sa vocation première telle qu’elle est définie dans les statuts : récompenser “un roman qui met les gens du peuple comme personnages et les milieux populaires comme décors à condition qu’il s’en dégage une authentique humanité”.

Le populisme littéraire est, pour paraphraser Sartre, qui a reçu ce prix en 1946 pour son recueil de nouvelles Le Mur, un humanisme. Il rejoint en cela le populisme des narodniki russes, ces étudiants du XIXe siècle qui, lassés des conventions bourgeoises, de la bulle artificielle dans laquelle ils vivaient, allèrent à la rencontre du monde paysan et tentèrent de fonder, sans trop de succès, un socialisme agraire. Il s’agit pour le roman populiste d’en finir soit avec l’ignorance pure et simple du peuple dans la fiction littéraire, soit avec la confusion plus ou moins consciente entretenue par les romanciers “réactionnaires” entre classes laborieuses et classes dangereuses. Pour un Victor Hugo ou un Zola, au XIXe siècle, qui font du peuple un objet d’étude et expriment le désir de le voir s’émanciper, combien de Paul Bourget  et d’autres noms heureusement oubliés qui furent d’efficaces chiens de garde ne s’intéressant qu’aux émois chlorotiques des jeunes filles en dentelles ?

Le roman populiste n’a jamais eu les faveurs, non plus, du Parti communiste, contrairement à ce que l’on aurait pu croire. Cette littérature se refuse en effet à envisager le peuple comme une classe sociale mais davantage comme un personnage, ou même une personne. Pas d’idéalisation, seulement le désir de connaître, de comprendre, de donner une égale dignité au chagrin d’une ouvrière et à celui d’un jeune dandy, non pas parce qu’elle est ouvrière mais parce qu’elle participe d’une égale humanité et a aussi droit de cité dans l’imaginaire d’une nation.

La liste des auteurs lauréats du Prix du roman populiste se joue d’ailleurs des clivages politiques. Le premier à être couronné est Marcel Aymé. On sait à quel point celui-là fut rétif à tous les embrigadements et fut même classé dans la droite littéraire de l’après-guerre parce qu’il marqua un certain écœurement devant une épuration qui avait tendance à s’acharner sur ses confrères plutôt que sur les responsables de la collaboration économique.

D’autres, en revanche, furent plus clairement de gauche, comme Eugène Dabit et son Hôtel du Nord (“Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ?” ou le scandaleusement oublié Louis Guilloux, l’auteur du Sang noir, qui resta un “nietzschéen de gauche” jamais tenté par le communisme, sans doute parce qu’il avait accompagné Gide lors de son fameux voyage en URSS. Plus récemment, le Prix populiste fut capable aussi de décorer Bernard Clavel, compagnon de route du PCF récemment décédé, et Denis Tillinac, gaulliste old school qui, précisément, comme tout vrai gaulliste, a, au fond, la “fibre popu”.

Ce détour par la littérature semble décidément indispensable en cette période où le mot “populisme” est devenu synonyme d’une instrumentalisation du peuple et de ses pulsions alors qu’il fut, avant tout, l’expression d’un beau souci, (beau parce que non dogmatique) pour tous ces abonnés absents d’une histoire et d’une actualité officielles, calibrées par les classes moyennes et pour les classes moyennes.[/access]

Novembre 2010 · N° 29

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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