Béatrice Martin, la chanteuse de Cœur de pirate, lors de la cérémonie des 25e Victoires de la musique en 2010 (Photo : SIPA.00595091_000100)

Béatrice Martin, alias Cœur de pirate, vient de faire un coming out inquiétant. Je ne parle pas de celui à propos de son identité sexuelle qui la concerne d’abord et avant tout même si elle a senti le besoin de nous en parler, ce qui était évidemment dans son droit. Qu’elle soit queer ou non, c’est son affaire. On lui souhaite seulement du bonheur. Je parle plutôt de son coming out politique, il y a quelques jours, dans le cadre des activités du 1er juillet. Celui-là est autrement plus troublant : Cœur de pirate a fait son coming out canadien. Elle est fière d’être canadienne. Elle a fait son coming out en sautant dans les bras de Justin Trudeau, à qui elle voue une affection manifeste.

Normal, c’était le 1er juillet, diront les blasés. Pas vraiment. Depuis toujours, les artistes sont les premiers porteurs de l’identité québécoise, qu’ils font vivre, qu’ils réinventent, qu’ils renouvellent, qu’ils approfondissent, qu’ils projettent dans le monde. Naturellement, ils ont embrassé massivement le projet souverainiste. Il y avait là une part de romantisme : quoi de plus beau que chanter le pays à naître? Mais il y avait surtout une intuition forte : une culture, pour vraiment s’épanouir, a besoin d’un pays. Elle ne doit pas seulement survivre dans le folklore mais irriguer tous les domaines de l’existence. Il y a quelques années encore, on pouvait difficilement imaginer un artiste québécois résolument fédéraliste.

Mais voilà que nous changeons d’époque. Le Québec n’est pas indépendant et rien n’indique qu’il le sera bientôt. Et nous définissons de moins en moins un pays par sa culture et de plus en plus par ses valeurs. Il faut dire que les souverainistes ont travaillé eux-mêmes à la déconstruction de l’identité québécoise en la vidant de son contenu linguistique, culturel et historique. Certains, dont j’étais, mettaient en garde contre une définition strictement idéologique de l’identité nationale, du genre « le Québec est progressiste et le Canada est conservateur ». On demandait : que se passera-t-il si le gouvernement fédéral redevient progressiste ?

On le sait, maintenant : les jeunes s’y identifient. Puisque le Canada est passé de Stephen Harper à Justin Trudeau, la nouvelle génération progressiste s’y identifie et décide d’y transférer son sentiment d’appartenance. Évidemment, c’est une identité fantasmatique, car le Canada a beau être le pays du multiculturalisme, du cosmopolitisme et des droits de toutes les minorités qui espèrent advenir sur la scène de l’histoire, il demeure un pays qui nie notre existence comme peuple. Le 1er juillet, Justin Trudeau l’a rappelé : il ne reconnait au Canada qu’une seule nation. Nous n’existons pas. Cela n’est pas sans conséquences pratiques.

 A-t-elle conscience d’adhérer à un pays qui nie sa propre culture ?

Cœur de pirate chante en français. Elle brille d’ailleurs en France et fait la fierté de ceux qui s’enthousiasment lorsque nos artistes rayonnent à l’étranger. Si elle se dit canadienne, tout simplement parce que l’idéologie officielle du Canada de Justin Trudeau lui plaît, a-t-elle conscience d’adhérer à un pays qui nie sa propre culture et refuse même d’appeler son propre peuple par son nom ? A-t-elle conscience d’embrasser un pays qui conteste le statut de la langue française au Québec même et qui milite contre la loi 101 ? A-t-elle conscience qu’en tant que fière canadienne, elle est fière d’un pays qui traite son peuple comme une minorité parmi d’autres et qui a refondé sa constitution sur la censure de son existence. Et quoi qu’on en pense, une constitution est une réalité pesante qui structure durablement la vie d’un peuple.

Peut-être que le coming out identitaire de cette chanteuse talentueuse est symptomatique d’une mutation identitaire globale? Un peuple vaincu, qui a échoué son indépendance, est fragilisé sur le plan identitaire. Il peut même en venir à perdre son nom et à s’identifier au pays qui l’a vaincu. C’est une vieille histoire : on en vient souvent à aimer ceux qui nous dominent. On s’invente une relation imaginaire avec lui, on lui prête mille qualités exceptionnelles, et on croit surmonter ainsi une réalité désagréable. Mais les faits demeurent. Par exemple, le Canada nie la nation québécoise et condamne sa culture à une régression sur son propre territoire.

Un pays, j’y reviens n’est pas qu’une affaire de valeurs, quoi qu’en dise une artiste incroyablement talentueuse qui participe à l’euphorie autour de Justin Trudeau. Si le Parti conservateur revient au pouvoir en 2019, sera-t-elle toujours autant canadienne? Une identité nationale ne peut être aussi instable, sans quoi elle se décompose. Le paradoxe, finalement, c’est que Cœur de pirate, en se disant fière d’être canadienne, chante un pays qui à terme, effacera la culture et la langue par lesquelles elle crée et exprime son génie. Aimer le Canada, pour un artiste québécois, c’est se livrer aux délices d’un amour autodestructeur et suicidaire.

Cet article a été initialement publié dans Le Journal de Montréal.

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Mathieu Bock-Côté
est sociologue.Auteur du Multiculturalisme comme religion politique (Cerf Ed., 2016).