Christian Lacroix est co-commissaire de l’exposition Lucien Clergue, au Grand Palais.

« […]  j’ai connu, enfant, les mêmes pulsions, le même spleen délétère né d’une ville mortifère par nature, que la guerre était venue en plus torturer, défigurer. J’ai connu les mêmes rituels, les mêmes peurs, les mêmes passions et fascinations, les mêmes paysages, les mêmes étés aussi rudes de canicule que les hivers de grand gel, le même atavisme, cette impression d’être né de la pierre, de la terre, de l’eau, du vent en même temps que de la chair blessée » (Christian Lacroix)

Christian Lacroix co-commissaire de l’exposition Lucien Clergue, au Grand palais, grand couturier bien sûr, mais encore décorateur,  illustrateur, créateur de formes, pris par ses occupations qui l’entraînent partout dans le monde, n’a pu répondre à nos questions avant le bouclage de notre numéro de janvier. Nous publions ici ses commentaires, et nous le remercions vivement de sa très aimable coopération.

Patrick Mandon. On n’attendait pas une exposition consacrée à Clergue au Grand palais. Or, elle détruit nos idées reçues. Vous rendez parfaitement compatibles son enracinement régional, d’ailleurs libre de tout provincialisme, avec une vision généreuse, universelle de l’art et des hommes. Clergue est-il donc un moderne ?

Christian Lacroix. Nous connaissions les réticences de quelques-uns, jusque dans les plus hautes sphères des musées, à l’idée d’une exposition Clergue au Grand Palais. Pourtant, lorsque François Hébel, avec qui j’ai collaboré à plusieurs éditions des Rencontres d’Arles, m’a demandé d’en être avec lui le co-commissaire et le scénographe, elle m’a semblé une évidence. Justement parce que je les pressentais, ces réticences, j’y ai vu presque une sorte de mission : infléchir le préjugé de beaucoup en ajoutant mon œil d’amateur, d’arlésien et d’ami à celui de François, qui avait déjà travaillé sur une presque rétrospective de Lucien Clergue l’été précédent, pour ses 80 ans, lors des Rencontres 2014, soit quelques mois avant sa mort. Je crois que le succès phénoménal (qui, de son propre aveu, dépassa Lucien Clergue lui-même) des « nus », a occulté tout le reste ou presque de son œuvre. Sans doute parce que j’ai connu, enfant, les mêmes pulsions, le même spleen délétère né d’une ville mortifère par nature, que la guerre était venue en plus torturer, défigurer. J’ai connu les mêmes rituels, les mêmes peurs, les mêmes passions et fascinations, les mêmes paysages, les mêmes étés aussi rudes de canicule que les hivers de grand gel, le même atavisme, cette impression d’être né de la pierre, de la terre, de l’eau, du vent en même temps que de la chair blessée. Ce sont ces premières images que j’ai vues exposées dans les années cinquante. Ce n’était pas anodin, mais pour moi -je devais avoir 7 ou 8 ans-, il était naturel de voir des photographies en noir et blanc accrochée aux cimaises d’un musée, entre tableaux du XVIIIe et tapisseries de  Bruxelles du XVIe. Et elle m’ont troublé parce que, sans connaître leur auteur, je m’y suis reconnu. J’y ai reconnu mon attirance pour les cadavres, pour les contrastes graphiques, je me suis reconnu dans ces enfants déguisés, de mon âge ou presque. Nous n’avons fait connaissance que dans les années 70/80 par l’entremise de mon amie Wally, l’un de ses modèles favoris, puis à la faveur de la maison de couture. Lucien était à ce moment-là, bien sûr, l’auteur de « Née de la vague » du « Drame du taureau », mais surtout le créateur, avec Jean-Maurice Rouquette, Michel Tournier et d’autres, le fondateur des Rencontres de la Photo d’Arles. Cependant je restais ancré dans l’émoi des « Charognes » et des « Saltimbanques », mon admiration et mon amitié sont toujours allées vers cette période-là, celle d’un Lucien peiné jusqu’à l’incompréhension par mon peu de sensibilité pour certaines de ses tentatives tardives ou pour ses « superpositions ». Alors, disons que, plutôt qu’une réflexion argumentée, c’est ce compagnonnage du regard, cette connaissance viscérale de son travail, ces racines très souterraines que j’ai souhaité partager, afin d’éclairer un certain malentendu, très injuste, à son propos. Avec, comme axiome de base, la certitude que, sans la guerre et la désolation des bombardements, sans le drame de la mort de sa mère, sans tout ce qui exsude d’une ville que nous avons connue tous deux épidermiquement (même si je suis né dix-sept ans après lui, dans une cité encore blessée, pas tout à fait reconstruite malgré les frémissements d’embellie, de renaissance), Clergue ne serait pas. Ou ne serait pas Clergue, tel qu’on le présente, là, au Grand-Palais, le peintre-calligraphe, doué de l’œil d’un poète, de l’oreille d’un musicien au service d’un cerveau de photographe. Il ne serait pas l’héritier des mythes, des héros, des artistes de l’Antiquité, dont la présence est si palpable entre Camargue et Alpilles. Je ne sais pas si le mot « moderne » le qualifie bien : il est en tous cas de son temps et de sa génération, avec une pertinence, une clairvoyance et une légitimité, dont ses premiers albums témoignent une bonne fois pour toute. Il a innové, il a inventé. C’est pourquoi j’ai tenu à ce que la première salle serve de préambule, comme un état des lieux. Voici la ville d’Arles sur laquelle le jeune Lucien « rouvre » les yeux en 1944, un chaos, des drames mais aussi des trésors : une Venus antique, le travail de Roman, photographe arlésien du milieu et de la fin du XIXe, car Arles, dès l’apparition de la photographie, a vu naître des amateurs éclairés.

 

On le disait colérique, emporté, orgueilleux voire arrogant…

Lucien, né sous le signe du Lion, symbole, en outre, des « armes » de la vile, avait une certaine idée, d’ailleurs juste, de lui-même et de son travail, un talent d’acteur (c’était un formidable conteur -sans doute ce qui me manque le plus depuis son départ -un excellent « Causeur » !). C’était un amoureux de la lumière et des applaudissements (de son propre aveu, il savoure ceux destinés à Manitas de Plata à Carnegie Hall : derrière le rideau, il prend sa part, en tant qu’impresario, du triomphe de son poulain). Orgueilleux, certes, et ce n’est pas toujours un défaut lorsqu’on est fait pour le succès, impatient, exigeant, colérique, et assoiffé de reconnaissance. Mais arrogant je ne crois pas. Il n’y avait jamais de mépris en lui. Une fois adoubé par le MOMA, Picasso et Cocteau, il a continué sur la voie royale, qui semblait l’attendre depuis toujours. Jusqu’à atteindre le sommet des sommets pour lui, avec ce premier siège pour la photographie à l’Académie des Beaux-Arts. En passant par la création des Rencontres, sans doute son chef-d’œuvre ! De tout cela il était fier mais sans fatuité. A l’évocation de tant de réussites il souriait. D’aise d’abord. Et d’amusement aussi ensuite, pas dupe. Sans doute, cette voie « officielle » a-t-elle pris la forme d’une spirale implacable à moment donné, qui l’a happé, exigeant toujours plus de succès, de reconnaissance, de récompenses. Au détriment de quoi ? Je ne sais, je ne lui ai jamais posé la question de ses regrets éventuels. Sans doute en avait-il. Mais de l’avis de certains, très proches, il était conscient de la valeur particulière de son travail jusqu’aux années 80, et d’avoir à peu près tout dit. C’est peut-être pourquoi il s’est senti libre de se consacrer à la promotion non seulement de son œuvre, mais de celle de beaucoup d’autres et de la photo en général. Malgré les centaines d‘images presque quotidiennes qu’il aura produites jusqu’à la fin.

 

Son attention aux plus démunis, son réalisme, sa « sensibilité » à la violence, à la mort, tout cela s’explique en partie par les événements, les chagrins de sa propre jeunesse, n’est-ce pas ?

Bien évidemment

On le découvre grand amateur et initiateur en France d’une certaine photographie américaine. Ce qu’il a vu au MoMa, par exemple, des personnalités telles que Grace Mayer, l’ont-ils décidé à valoriser ici la photographie ?

Je ne saurais vous répondre exactement. Peut-être a-t-il perçu chez les américains, instinctivement, inconsciemment, les mêmes considérations que celles que vous énumérez à son propos dans la question précédente, quelque chose qui dépassait ce qu’il pouvait voir de la photo européenne ou française, humaniste etc. Il avait connaissance du travail des artistes américains grâce à des revues, qui étaient plus que rares à l’époque. Et il mettra à profit ses voyages autour du monde avec Manitas de Plata pour rencontrer la plupart de ceux qu’il a eu envie de connaître. Il est habité par une quête, et une énergie, qui produit à son tour une forte dynamique : les choses viennent à lui, il provoque le sort, qui, par ricochet, mettra Jérôme Hill et d’autres sur sa route, et Weston, sa grande passion. Il ressent probablement une sorte de fraternité, de proximité en tous cas. Toute sa vie durant il se sentira chez lui aux USA, où la photo, en 1961, a déjà bien entendu un tout autre statut que celui que lui accorde la France. Il remarque que, pour aller admirer Guernica, on doit passer par une salle présentant des photos contemporaines. Il avait en lui, déjà, l’idée de la valorisation de la photographie (avant même, je pense, le voyage et l’exposition new-yorkaise de 1961), de ses photos à lui, mais aussi des photos des autres, car il aura toujours été généreux avec ceux qu’il admirait. Alors oui, sans doute a-t-il rêvé de voir des Grace Mayer œuvrer dans les musées français. C’est ce qu’il a fait en portant avec Jean-Maurice Rouquette et d’autres jusqu’à la concrétisation toutes ses intuitions au Musée Réattu, puis dans le cadre des Rencontres. Bref, c’est une mission, dont je crois qu’il s’est toujours senti investi, et les américains n’ont fait que le conforter dans son « combat »

 

Le rôle de Jean Cocteau dans la vie de Clergue apparaît comme fondamental…

 

C’est sur le conseil de Picasso que Clergue rencontre Cocteau. Lucien a aimé la musique, Bach, le violon, mais sans doute a-t-il aimé plus que tout les mots, la littérature, la poésie, les mythes, incarnés par Cocteau. Lorsqu’il sonne chez lui, au Palais Royal, au milieu des années 50. Lucien est persuadé que Cocteau va le faire travailler, l’introduire dans le saint des saints du Tout-Paris. Mais ce dernier a une fulgurante et géniale intuition : il le renvoie à Arles, son royaume, sa source, son « sitio » comme on dirait en tauromachie. Lucien est quelque peu déçu mais l’écoute, avec juste raison. L’amitié et la collaboration des deux hommes ne cesseront qu’avec la mort de Cocteau en 1963. Jusque là, ils échangent régulièrement et J.C. intervient surtout dans le choix des titres, dans les textes qui accompagnent les publications de Lucien, peut-être aussi l’oriente-t-il dans ses recherches. Surtout, il l’invite sur le tournage d’Orphée aux Baux de Provence. Clergue l’aide à mettre en place certaines scènes, comme celle où apparaissent Picasso, Jacqueline, Dominguin, Lucia Bose etc. Peut-être, je ne sais pas, l’embryon d’une vocation de cinéaste chez Clergue ? Surtout sollicité, encouragé, poussé en ce domaine par Pierre Braumberger, persuadé qu’il était fait  aussi pour le cinéma, et qui lui envoya pellicule, matériel et techniciens pour qu’il tourne ses premiers courts-métrages. Ce qui était vrai. Mais le palmarès avorté, pour cause d’« événements », du festival de Cannes, en 1968, où  son film « Delta de Sel » aurait dû être couronné, le détourna de cette voie au profit des Rencontres.

Peut-on voir dans  l’intention des deux « commissaires » de cette exposition, une autre manière de rendre à Arles ce que cette ville et toute sa région leur ont apporté ? Un témoignage de reconnaissance ?

Je ne saurais parler pour François Hébel, mais, en ce qui me concerne, c’est certain. Et davantage ! Si nous partagions en profondeur quelque chose, Lucien et moi, c’était bien cette Ville décisive, entre mère et prostituée, bienveillante et terrible à la fois, initiatique…

*Photo: Sipa. Numéro de reportage  : 00579763_000006.

 

 

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