Ce que j’aime bien avec Charlie Hebdo, c’est que c’est un journal de gauche, très à gauche même. Au point de sombrer parfois dans une forme de néo-moralisme concernant aussi bien les fumeurs, les amateurs de foot ou de corrida que les consommateurs compulsifs d’objets inutiles. Et si j’aime bien qu’on me fasse rire, comme y parvient souvent Charlie, j’aime beaucoup moins que l’on me fasse la morale. Le « Castigat ridendo mores », il châtie les mœurs en riant, de Plaute est valable pour la comédie. Et Charlie Hebdo n’est pas une comédie, c’est un journal.

La couverture de Charlie Hebdo, celle qui a fait tant de bruit, est drôle. C’est aussi un acte politique. J’insiste sur le « aussi ». Rire n’est pas neutre, bien au contraire. Il s’agit d’avancer une opinion. Le rire, dans un tel contexte, est l’arme utile de ceux qui détestent la violence.
L’air de rien, il est beaucoup plus facile d’assassiner un diplomate, d’organiser des manifs devant l’ambassade des USA et de menacer de mort la Terre entière. Ou au moins sa partie qui pense que l’Islam, instrumentalisé par ses extrémistes, est redevenu un grand danger pour nos vieilles démocraties, comme il l’est pour les femmes, les journalistes, les homosexuels, les chrétiens, les intellectuels dans les pays arabes qui voient chaque jour un peu plus leur printemps tourner à l’hiver.
Oui, c’est plus facile comme il est plus facile, aussi, de s’exiler fiscalement que de prendre une part, même toute petite au redressement économique du pays qui vous a pourtant tout donné. Cela aussi est une autre forme de violence faite à nos concitoyens.
Elle n’est pas comparable ? Pour un journal satirique, qui peut et qui doit tout se permettre, bien sûr que si.

La preuve, c’est la couverture de Charlie Hebdo. Pas celle des caricatures mais celle de la semaine précédente. Elle me semble largement plus dure que celle de Libé sur le même sujet, mais Libé n’est pas un journal satirique, ou alors à son insu, par un effet de comique involontaire. L’intérêt, c’est que la couverture de Charlie sur Arnault nous rappelle qu’appartenir à la gauche républicaine, c’est aussi savoir avancer sur deux pieds. Essayer de penser la guerre de civilisation sans oublier la guerre de classes, toujours présente. Que l’une se confonde avec l’autre ou qu’elle en soit la cause, ou la conséquence, à vrai dire, je n’en sais rien, je ne peux pas le prouver même si j’ai ma petite idée sur la question.
Je sais en revanche que décider de quitter son pays, de vouloir abandonner sa nationalité par pur intérêt personnel, cela aussi est une sorte de déclaration de guerre.

Déclaration de guerre assez absurde au demeurant puisqu’elle parviendrait presque à faire croire que le gouvernement socialiste mène une politique de gauche au point que les ministres doivent se dire en leur for intérieur « Merci patrons ! » Grâce à eux, ils vont pouvoir rejouer la comédie du Mur de l’Argent et des Deux Cents familles alors que leur politique demeure purement social-libérale.
Résumons-nous : primo, il est hors de question de laisser des intégristes mettre un souk planétaire sous prétexte d’une vidéo débile ou de la une d’un journal satirique.
Mais, secundo, il est tout aussi hors de question d’oublier cette révolte des élites dont parlait Christopher Lasch à l’honneur dans Causeur du mois de septembre, et dont Bernard Arnault est devenu l’archétype. Alors, en attendant, comme Charlie Hebdo, je veux rire des deux et avancer sur deux pieds.

*Image : Charlie Hebdo.

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernière parution, Le Bloc (Gallimard)