L’histoire regorge d’artistes injustement oubliés et de poètes mal lus. Est-ce le rôle de la littérature que de leur offrir, de loin en loin, une petite place sous les projecteurs ? Force est de constater que les écrivains s’y emploient bien. Ainsi, Claire Daudin, fidèle de Péguy et de Bernanos, prend-elle l’initiative, et le risque, d’exhumer Charles Filiger. Compagnon de Sérusier et de Gauguin à Pont-Aven, ce natif d’une famille bourgeoise alsacienne ne quittera plus la Bretagne ni les pinceaux.

Des jours et des nuits sur la lande

Auprès des calvaires moussus, il fait poser les tous jeunes hommes qui font battre son coeur, simples, naïfs, innocents. Personne ne comprend son art, vraiment personne. Surtout pas le moine-peintre Jan Verkade, Hollandais avec qui Filiger passa des jours et des nuits sur la lande. Gauguin non plus, qui met trop d’épaisseur dans la matière, qui ne cesse de bouger sans comprendre que la Terre est ronde. Même Rémy de Gourmont et Alfred Jarry, tout gonflés de bonnes intentions parisiennes, ne trouvent pas grâce aux yeux du « peintre aux outrages ».

Les outrages, Charles Filiger les provoque, il suscite le scandale, sans bien savoir pourquoi, sans bien savoir comment. Il les subit, surtout. Agressé une nuit dans une rue de Paris, il traîne de larges cicatrices qui semblent ne jamais s’être refermées. Ce fut, à l’égal de Pascal, sa Nuit de Feu. Porté par une narration interne à la première personne, suivant les méandres d’une pensée et d’un pinceau tremblotants, Claire Daudin rend la parole à ce mystique chassé des églises. Il est le seul à qui s’adresse l’embrassade du Christ en croix. Le seul à comprendre ses douleurs. Le seul, aussi, à rendre à la Vierge et aux anges le culte qu’ils méritent. Ce n’est pas un hasard si Le peintre aux outrages s’ouvre sur un monologue en forme de lettre à sa mère, puis se poursuit en adresses plus ou moins assumées, à Jan – coeur brisé, mauvais chrétien – et à Gauguin. Filiger ne se sent bien qu’en compagnie des enfants. Sa nièce, Anna, lui fait découvrir Bâle, en Suisse, où le peintre est soigné après une crise de délire. Les enfants maigres du Finistère, qui le suivent et l’entourent, et lui sourient. Un coeur simple, est-on tenté de soupirer.

Il sait ce qu’est le Mal

Mais Charles Filiger connait les démons. À l’aube de la Grande Guerre, il ne s’inquiète ni du feu des armes, ni de la boue des tranchées. Il sait, il a vu, en lui, durant une vie de dépression et de noirceur d’âme, éclairée par l’alcool et l’éther, ce qu’est le Mal en personne.

Après sa mort, à l’hôpital, sans secours ni main qui se tende, il est célébré par André Breton. Peu importe. L’âme de l’original de Pont-Aven est déjà loin. Elle est dans sa peinture et ses dessins au format minuscule, guidés par le mantra « éternité, harmonie, infini ». Dans la lumière, dans le sérieux avec lequel elle apparaît, comme un défi aux tourments de cet étrange cousin de Van Gogh : « Je ne joue pas avec la lumière. Je ne joue pas. ». Dans le minimalisme qui caractérise ses oeuvres tardives, semble poindre un défi à Gauguin, déjà emporté par la syphilis : Filiger veut dépouiller le réel de sa matière, changer la substance en éther. Ainsi ses Notations chromographiques, qu’il juge nécessaires à sa survie.

Tout autour de lui s’ébattent les suppôts de l’Antéchrist. Mais qu’importe, vraiment, se dit Filiger, le peintre aux deux visages, l’homme sombre assoiffé de lumière, puisque ma coupe est pleine !

Claire Daudin, Le peintre aux outrages : Charles Filiger,  Éditions du Cerf, 2018.

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