Je ne suis pas la moitié d’un imbécile et j’ai décroché un bon bac B. J’ai également suivi quelques cours d’économie en première année de droit. Le professeur, Alain Redslob, reconnaissable entre mille, était le seul à officier encore en robe. Ca vous pose une matière. Mais tout ceci ne m’est strictement d’aucune utilité pour comprendre comment les marchés ont pu nommer Mario Monti chef du gouvernement italien.
Je vois bien, pourtant, en lisant la presse qualifiée, comme Marianne, que les marchés nous tiennent par les cojones, qu’ils exigent, imposent, obtiennent. Dans le vrai journal, Le Monde, Philippe Ridet tente une démonstration, pour aboutir à cette conclusion : « une fois encore, les marchés et les institutions ont imposé leur vue » (au singulier, notez).

Avec l’autre Premier Ministropoulos, les marchés hégémoniques, spéculatifs et irrationnels ont réussi leur coup : en lieu et place d’un politique comme on les aime, ils ont imposé des techniciens, connaisseurs des rouages financiers, conscients des enjeux, et emblématiques du retour à la rigueur souhaité de la Grèce et de l’Italie. Nous français, restons d’ailleurs vigilants : le risque n’est pas écarté que les marchés nous réservent le même sort et que l’on se retrouve avec un type qui aurait la carrure, l’expérience, et l’aura de rigueur pour ce temps de crise.

Philippe Ridet le dit très bien : les marchés ont empêché la tenue d’un référendum en Grèce. Le peuple grec porte encore sur la joue la trace de la botte des marchés. Là encore, ils ont empêché la tenue d’une très démocratique consultation fondée sur le reniement de l’engagement pris par un dirigeant démocratiquement désigné. Nous aurions pu attendre plusieurs semaines pour savoir si l’on pouvait dégager un grand élan populaire en Grèce pour souffrir davantage, jauger de l’effet de l’incertitude sur les marchés, sur notre économie et, in fine, peut-être sur notre démocratie. Au lieu de cela, la Grèce va appliquer ses engagements, et a viré un Premier Ministre que tout le monde s’accorde maintenant à présenter comme un incapable. Putain de marchés.

Une fois de plus, mes lacunes en économie m’empêchent de comprendre comment font les marchés pour imposer tout cela. Je n’ai pas les clés. Comment se coordonnent-ils ? Comment la décision se prend-elle entre le marché de Milan, ceux de Paris, de Francfort sous la tutelle nécessaire de New-York ? Dans quelle instance inconnue, dans quelle conf-call transmettent-ils leurs instructions aux gouvernements ? Plus j’y pense et plus Le Monde me convainc de l’existence de l’insigne Main Invisible, organisation aussi secrète qu’en d’autres lieux et temps la redoutée Main Noire.

Tant pis si je ne comprends pas le procédé. Reste la décision. Comment les marchés ont-ils bien pu considérer que, dans cette situation économique, un président du conseil empêtré dans ses partouzes et ses conflits d’intérêts n’était pas la personne requise pour le job ?

Jean-Pierre Jouyet a très bien illustré ce fonctionnement surprenant, en nous prévenant que « les citoyens se révolteront contre la dictature de fait » des marchés. A la question : « Les marchés ont-ils pris le pouvoir ? », il répond : « Ils sont puissants. Il y a un mélange d’irrationalité et de rationalité dans leur démarche. Mais ce que veulent les investisseurs, c’est placer leur argent dans de bonnes conditions. Or, ils s’inquiètent sur l’avenir de certains pays européens tout comme sur l’état de santé de l’économie américaine. Leur message est clair : nous devons sortir d’une économie d’endettement. » Méfions-nous. Des instances qui, comme ça, veulent placer leur agent dans de bonnes conditions et se piquent de penser que nous devrions nous sortir d’une économie d’endettement, on imagine un peu où ça peut nous mener. Va falloir que les peuples se révoltent.
Alors Jean-Luc Mélenchon a raison de fustiger les marchés. Et toute la gauche avec lui. Et plus encore, Bruno Le Maire, qui sonne le tocsin : « nous sommes en guerre contre les marchés (et) il faut choisir son camp ».

J’ai trouvé une note discordante, comme une forme de traîtrise, d’autant plus incompréhensible que le costume libéral sied assez mal à l’homme : « Ce n’est pas seulement pour faire plaisir aux agences de notation qu’il faut entreprendre un effort de redressement collectif. C’est aussi et surtout pour éviter de laisser à nos enfants le poids cumulé de trop de lâchetés gouvernementales bien partagées, hélas, par l’opinion publique et par les partis de tout bord. De la même manière, il est un peu court, voire manipulateur, de dire que ce sont les agences de notation, les institutions européennes ou l’euro qui nous imposent la rigueur. Celle-ci devient inéluctable parce que nous ne pouvons plus nous payer notre mode de vie. Tout simplement. »
Ne feignez pas de lire ce que je n’ai pas écrit : je n’absous pas les marchés de tout péché. Le président de Standard and Poors doit être pendu par les couilles au mât d’artimon.

Mais l’incrimination des marchés a des airs de déjà-vu. Ceux du bouc émissariat. Les politiques en ont besoin. Pour justifier leurs errements passés, leurs indécisions actuelles, les pilules à venir, ils s’appuient sur des entités globales, extérieures, étrangères, au fonctionnement obscur pour le petit peuple et pour moi-même. Ce sont classiquement les étrangers (par l’immigration ou la mondialisation) ou encore l’Europe, si souvent invoquée quand les politiques n’assument pas leurs décisions. Les marchés sont pareillement dotés des attributs qui les désignent aisément au rôle de bouc émissaire.

De mon côté, je ne peux pas m’indigner que les marchés entendent « placer leur argent dans de bonnes conditions », qu’ils ne se satisfassent pas d’une bien contradictoire « économie d’endettement ». Et j’ai encore l’impression qu’un Mario Monti a été nommé pour rassurer des marchés légitimement inquiets que la situation d’endettement de nos économies leur pète au visage, et non que cette nomination a été une concession complaisante aux financiers de tout poil.

Ce bouc émissariat ne doit pas nous détourner des enjeux de la rigueur, à commencer par la simple capacité de l’Etat à assurer ses missions centrales. Armée, Justice, Santé, Éducation et Police sont soumises à des contraintes budgétaires stupéfiantes. Le déficit de moyens de l’Etat dans chacune de ces missions est affolant. Cela donne des soldats envoyés en mission sans l’équipement nécessaire, les juges sans greffières ou les greffières sans ordinateur récent, les fermetures de classes… Un ami capitaine de police me confiait récemment que le développement de la police municipale palliait l’incapacité de la police nationale à s’implanter partout.

Quand on aura fini de jouer autour « des marchés », j’espère que l’on prendra la peine de chercher la réponse à cette question : comment, dans notre pays, par ailleurs cinquième puissance économique mondiale, assurons-nous ces missions centrales de l’Etat ?

Lire la suite