La finale Juventus-Milan AC de la Supercoupe d’Italie se jouera le 16 janvier… en Arabie Saoudite. Surprise du cheikh, les femmes seules ne pourront acheter de places au stade. Scandalisés, médias et politiques italiens dénoncent les affaires de gros sous qui conditionnent les relations Rome-Ryad.


On n’arrête pas la mondialisation. Surtout dans le football. Comme lors de six des dix dernières éditions, la finale de la Supercoupe d’Italie se déroulera à l’étranger le 16 janvier prochain. La Ligue italienne de football a en effet touché 21 millions d’euros pour délocaliser… en Arabie saoudite, les trois prochaines éditions du trophée opposant le  vainqueur du championnat (Juventus de Turin) à celui de la coupe d’Italie (Milan AC).

Les places seules sont réservées aux hommes

Annoncé dès juin 2018, ce choix fait scandale dans la botte depuis que la Ligue de football a précisé les conditions de vente des billets. Par communiqué officiel diffusé le 2 janvier, il est stipulé que les femmes seules ne pourront assister au match en raison de la législation saoudienne. De deux choses l’une : soit les Italiennes achèteront des places familiales (en compagnie d’hommes, le chaperon étant à l’Arabie saoudite ce que le grizzli est à l’Ontario), soit elles devront renoncer à se rendre au stade de Jeddah. Car selon la conception saoudienne de la complémentarité homme-femme, qui fait de cette dernière une mineure à vie, il n’est d’égalité qui tienne : les places seules sont réservées aux hommes. Inutile d’ajouter que les tribunes familiales se situent en haut du stade, loin des premières loges réservées aux durs et aux tatoués.

Dans un pays qui vient d’ouvrir (timidement) ses stades aux femmes, il paraît que c’est un progrès. Sur le papier, tout va d’ailleurs pour le mieux puisque 50 000 des 60 000 places vendues ont déjà trouvé preneur.

« Des siècles de civilisation européenne et de batailles pour les droits des femmes vendus à l’argent des Saoudiens ? »

Mais vu de Rome, défenseurs des droits de l’homme – et de la femme – médias et politiques de droite se déchaînent contre ces modalités vexatoires et accusent la Ligue italienne d’avoir renié tout principe contre un gros chèque. Survoltée, la présidente du parti très droitier Fratelli d’Italia Giorgia Meloni a dégainé parmi les premiers : « Quelle horreur ! Des siècles de civilisation européenne et de batailles pour les droits des femmes vendus à l’argent des Saoudiens ? » et appelle à déplacer la rencontre dans un pays plus respectueux du beau sexe. Des quidams sur Twitter apostrophent non moins vertement la Ligue : « Nous qui parlons tout le temps de racisme, pour quatre deniers, nous soutenons un pays où la femme ne vaut rien… ». Plus taquin, un autre décoche : « Vous me faites rire, après avoir saucissonné le championnat à toute heure (…) après avoir repoussé la reprise du championnat à fin janvier, vous allez à un endroit où les droits de l’homme sont piétinés. Mamma mia ! »

D’autres jugent particulièrement déplacé de faire honneur au pays du prince héritier Mohammed Ben Salman, ministre de la Défense, saigneur du Yémen et commanditaire probable du meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, tué au consulat saoudien d’Istanbul le 2 octobre.

Aux armes tifosi…

Au-delà du seul ballon rond, la diplomatie italienne est d’ailleurs montrée du doigt pour sa complaisance envers le Royaume wahhabite. Certains dénoncent son silence coupable, voire sa complicité, pointant les intérêts bien compris que possèdent Rome à Ryad, auquel elle vend de nombreux armements. Le poids de RMW, société autrichienne détenue par le groupe Rheinmetall mais basée en Sardaigne, est notamment mis en cause en raison des bombes qu’elle vend à l’armée saoudienne qui les emploie au Yémen, y compris contre des populations civiles. D’après certains experts, ces ventes seraient illégales car les engagements internationaux de l’Italie lui interdisent de fournir des armes à un pays en guerre. Par divers subterfuges, le gouvernement transalpin poursuit pourtant ses transactions, malgré l’opposition du Mouvement 5 étoiles (Luigi di Maio), qui reste le premier parti du pays. Il semblerait que la Lega de Matteo Salvini ait obtenu gain de cause sur le dossier, probablement afin de satisfaire une partie de sa clientèle patronale. En 2016, RMW a signé un contrat de 411 millions d’euros avec Ryad et prévoit désormais de tripler ses capacités de production pour fabriquer 15 000 bombes par an. Le marché saoudien lui a permis d’augmenter ses profits de 20 millions d’euros entre 2016 et 2017.

Peu avant la mort de Khashoggi, en septembre dernier, le ministre du Travail M5S Luigi di Maio s’était engagé à ne plus vendre d’armes à des pays belligérants. Depuis, de l’eau est passée sous les ponts. La question ne faisant l’objet d’aucun accord écrit entre la Lega et le M5S, Di Maio a fini par s’aligner sur les positions de Salvini pour donner de l’emploi à l’une des régions les plus déshéritées de la péninsule. Le mois dernier, le sous-secrétaire aux Affaires étrangères (M5S) Manlio Di Stefano est allé à Canossa, expliquant que les ventes d’armes aux Saoudiens n’avaient rien d’illégal.

Rien n’indique l’existence d’un lien direct entre ces affaires de gros sous et la délocalisation de la Supercoupe en Arabie. Nul complot à l’horizon, seule la realpolitik est en cause. Mais s’il faut avaler ses principes pour maintenir des emplois, la raison d’Etat doit-elle priver les femmes seules de foot ?

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