L’historien Jacques Cantier nous offre un panorama du livre sous les années noires de l’Occupation.


Produit de consommation depuis bientôt quarante ans, le livre surnuméraire a perdu son mystère et sa mystique. L’inflation éditoriale l’a rendu presque transparent, voire d’un commun déprimant. Il est le témoin malade d’un vieux monde, probablement notre dernier rempart avant l’acculturation complète et la soumission au royaume de l’image. Confronté à la concurrence déloyale des écrans, il semble désuet dans son costume cartonné et ses manières étriquées BCBG, il est le ringard de la classe médiatique. Le fayot qui flatte l’orgueil des profs et nous rassure sur feu notre magistère intellectuel sérieusement écorné quand on analyse froidement notre production annuelle. En France, on n’a pas de pétrole mais une édition florissante largement subventionnée.

En pleine guerre, que lisait-on?  

Alors, chaque semaine, des centaines de couvertures sont déversées derrière les vitrines dans la quasi-indifférence. Tel un marronnier, le livre refait surface à l’automne, durant la saison des Prix, après marchandages et copinages, on l’oublie aussi vite qu’un amour d’été à la plage. Le libraire s’est transformé en manutentionnaire, plus cariste qu’ecclésiaste. Le critique littéraire, genre dévoyé, cachetonne pour payer ses cigarettes. Les revues n’ont plus l’imprimatur sur les cercles bien-pensants. Les auteurs à succès se comptent sur les doigts d’une main. L’immense majorité des écrivains tend la sébile. Et la machine à publier continue de produire, inconsciente et incontrôlable comme tout organisme vivant. Tout ça ronronnera jusqu’à l’extinction du domaine de la lutte. Mais, une question poursuit les amoureux du livre (ces fétichistes qui fouinent dans les boîtes des bouquinistes) : c’était comment avant ? En pleine guerre mondiale, que lisait-on ? On pressent que le livre avait une valeur existentielle, qu’il était un sésame pour la liberté d’esprit, une échappatoire vers l’ailleurs, ou, peut-être, avons-nous trop idéalisé les périodes noires où il se faisait si rare. Objet de convoitise(s), instrument de propagande, marché noir et compromissions, le livre renferme tant de fantasmes.

Mémoire des écrivains 

Jacques Cantier, professeur d’histoire contemporaine à l’université Toulouse-Jean Jaurès et chargé de cours à l’Institut d’Etudes politiques nous livre, pour la première fois, une histoire des livres, lecteurs et lectures entre 1939 et 1944. Lire sous l’Occupation au CNRS éditions rend compte de l’activité des éditeurs, de la loi de l’Occupant et de Vichy, du réseau des bibliothèques sur l’ensemble du territoire, du prix du papier jusqu’aux stocks, véritable trésor de guerre, et même des enjeux autour du réseau de distribution du groupe Hachette. Vous saurez donc tout sur ce vice impuni, de la drôle de guerre à la Libération. Bien mis en perspective, riche en détails, tableaux et statistiques à l’appui, suivant la chronologie des faits, ce document recense la parole des écrivains (Michel Mohrt, Michel Déon, Jean-Claude Carrière, Jacques Brenner, Roger Grenier, Jean-Jacques Pauvert ou Flora Groult) pendant les événements dramatiques. Ces différents éclairages rendent le propos de Jacques Cantier très vivant, au plus proche des réalités du temps passé. Les habitudes de lecture y sont particulièrement bien rendues, les atmosphères dans le métro notamment, en stalag ou au front, la part du livre scolaire dans le programme républicain et ensuite dans l’idéologie de la Révolution nationale.

Drieu et Brasillach censurés

Le lecteur de 2019 est plongé dans les tractations des éditeurs qui tentent de survivre, faire face à leur souci d’approvisionnement et aux appétits de l’occupant. « La liste Otto (2 octobre 1940/1 067 titres visés) est la première manifestation de l’entrée de l’édition française dans une ère nouvelle », rappelle Cantier. « Au bilan, deux millions de volumes auraient été saisis en application des listes d’interdiction ou des sanctions a posteriori. Transférés dans les entrepôts de l’avenue de la Grande-Armée, ils sont ensuite mis au pilon », ajoute-t-il. Parmi les ouvrages, il y a les sulfureux Drieu ou Brasillach, les résistants comme Jean Guéhenno, les réflexions sur le roman de Haedens ou Marceau, une grande variété de primés (célèbres ou inconnus) : Sartre, Louis Guilloux, Olivier Séchan, Henri Pourrat, André Soubiran, Jean Merrien, etc. et puis les « classiques », le Journal d’André Gide, La Châtreuse, un Rabelais ou un Fromentin qui permettent l’espace de quelques heures de s’évader.

Lire sous l’Occupation, Jacques Cantier, CNRS éditions.

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