La littérature est avant tout une affaire d’égo. De ce point de vue, les outsiders Liberati, Rouaud, Barbery, Rambaud ou Moix ne boxent pas dans la même catégorie que Michel Houellebecq.


Les débuts d’année sentent la naphtaline. On a déjà remballé le sapin et le mousseux. Des vœux essoufflés se profilent avec leurs résolutions périmées et leurs sourires de façade. La même rengaine, la même désolation. Seuls les boulangers gardent le moral vu les prix prohibitifs pratiqués sur le marché de la frangipane. Il faudra bientôt emprunter à la banque pour tirer les rois. La galette vaut de l’or, Monseignor ! Nous sommes les sujets d’un bien triste hexagone.

Tous les espoirs reposent sur Michel

Après un mois de décembre à l’atmosphère jaunie, janvier n’a même plus la force de faire semblant, de donner le change. À quoi bon, toute cette agitation, tous ces enfantillages ? Aux premiers frimas de l’hiver, la France dépressive ressasse ses malheurs. Il y a un certain plaisir à noircir l’horizon, c’est notre manière de conjurer le sort, par superstition et mauvais esprit. Les Français ne seront jamais un peuple béat d’admiration. Nous avons l’insatisfaction et des élites déconfites en héritage. Les soirées ne seront donc jamais assez longues pour égrener tout ce qui ne va pas dans le pays.

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Dans le monde du livre, tous les espoirs reposent sur Michel, jeune marié qui a troqué sa parka pour la queue de pie. C’est incontestablement le maître des cérémonies en 2019, l’ami des corgis à Lapérouse, le trumpiste de salon. Avec un tirage de 320 000 exemplaires, Flammarion croit aux vertus de la Sérotonine. Les libraires vont brûler des cierges à Saint Michel, chaque matin avant d’ouvrir leurs rideaux de fer. Ils prient pour que cet homme providentiel sauve leur petit commerce et rameute des foules acheteuses. L’édifice déjà branlant de l’édition n’attend pourtant qu’une pichenette pour dégringoler après une fin d’année chaotique. Alors, Houellebecq sauvera-t-il l’économie du livre ? Il sera bien seul sur la ligne de départ, les outsiders Foenkinos, Liberati, Rouaud, Barbery, Rambaud, Rufin ou Moix ne boxent pas dans la même catégorie. La superstar les dépasse par son sens inné de la mise en scène et son personnage fascinant de régularité. Car, la littérature est avant tout une affaire d’égo. Le texte est bien souvent accessoire, ce n’est pas le carburant essentiel à la réussite, ce serait même, à mon sens, un handicap, un frein à l’émerveillement.

Du neurasthénique en comprimés 

L’édition recasera bientôt tous les recalés du Conservatoire. Des phénomènes comme Michel, on en rencontre un tous les cinquante ans, il y a de la Vigue en lui, attifé à la Léautaud, le débit hésitant entre la provoc et la gaudriole, une féérie du mouvement lent. Du neurasthénique en comprimés au scientisme pour les nuls, il est intouchable. Un rôle sur-mesure sans équivalent dans le répertoire actuel. Comme disait Jouvet : « La mise en scène est une naissance ». Les autres figurants semblent comme éclaboussés par le talent de Michel, désemparés, ils ne tiennent pas la comparaison. Il est trop fort ! Sa geste est étudiée dans les Académies et son allure déconstruite auscultée par des apprentis-comédiens en mal d’incarnation. Trouver son personnage celui qui captera l’attention des médias est le travail d’une vie.

Certains y sont parvenus, Amélie la chapeautée qui a bien résisté en 2018 avec pas loin de 120 000 exemplaires vendus a poussé la théâtralité à un niveau fort honorable. Le critique pourra bien lire tard dans la nuit, pester, s’enthousiasmer ou mépriser, son travail n’aura aucun effet sur le « business ». Pour cette rentrée, face au rouleau compresseur Michel, les premiers romans tenteront une timide percée, on tremble pour eux. Sainte Rita, entends-tu leurs supplications ? La littérature est un carrefour embouteillé où il y a plus de coups à prendre que de droits d’auteur à récolter.

Une lubie impécunieuse

La France, même dégradée par les agences de notation, conserve cependant le leadership en matière d’envie d’écrire. Cette lubie impécunieuse a traversé les époques et les régimes. Alors, avant de démarrer une saison en enfer, munissez-vous d’un essai Bibliophiles et lecturomanes paru chez Plein Chant, imprimeur-éditeur de Bassac en Charente. Il est signé Paule Adamy. Nous partons à la connaissance de « deux groupes d’amateurs de livres à l’opposé l’un de l’autre mais ayant l’excès pour point commun : d’une part les bibliophiles, étymologiquement parlant amis, amants ou amoureux du Livre et parfois bibliomanes, d’autre part les lecturomanes, obsédés de lecture(s) ». C’est brillant, érudit et charmant de poésie. Gabin dans Un Singe en hiver réclamait sa ration d’imprévu, assurément on ne la trouve que dans les livres.

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