Le capitalisme pourrait très bien s’effondrer à cause du beurre. Cela fait deux cents ans qu’il dévaste la planète, accroît les inégalités, laisse la moitié de l’humanité mourir à petit feu mais bon, le réflexe en Occident, c’est tout de même de se dire que jusque là, ça va. On perd chaque année un peu plus de droits dans le travail, la santé, l’éducation, on laisse privatiser ce qui appartient à tous comme l’eau, les ressources naturelles, l’air. En même temps, on a des smartphones, on arrive encore (pas tous et pas très bien) à se loger, on ne meurt pas encore de faim même si on mange des trucs pas terribles et même si l’actualité est secouée régulièrement par des scandales dans l’agro-alimentaire.

Manquer de beurre, ça la fout mal

Mais voilà : le beurre. Le beurre va manquer, ou se vendre au prix du caviar. Si le communisme, c’étaient les soviets plus l’électricité, le capitalisme c’est la spéculation moins le beurre. Pour un système qui se vantait de produire l’abondance (tandis que les vilaines démocraties populaires n’avaient que de la margarine parce que c’était la faute à Lénine) et de la faire ruisseler sur tous, manquer de beurre, ça la fout mal. C’est tout de même très symbolique, le beurre. Manquer de beurre, dans l’imaginaire d’un pays comme la France, ça renvoie tout de suite aux pénuries les plus effrayantes. Pendant l’Occupation, pendant qu’on fusillait et déportait à tour de bras, qu’ils n’étaient pas très nombreux à résister, ce qui scandalisait le plus les Français, c’était le manque de matières grasses. D’où le marché noir avec ses rancunes et ses rancœurs. Relisez Au bon beurre de Dutourd, ou Le Chemin des écoliers de Marcel Aymé : les gens ont tendance à accepter n’importe quoi, sauf d’avoir la dalle ou d’être privé du plaisir consolant de la tartine grillée qui dégouline de beurre salé.

Les producteurs asphyxiés

En plus, là, si le beurre manque, ce n’est pas à cause d’un occupant étranger, c’est juste à cause d’un système complètement aberrant qui asphyxie les producteurs de lait en cassant les cours mais qui va trouver le moyen de faire flamber la tonne de beurre tout simplement parce que les nouvelles classes moyennes de la Chine et des puissances émergentes s’aperçoivent que c’est tout de même meilleur, le beurre, que l’huile de palme, y compris pour le cholestérol.

Eh oui, car pour bien refermer les mâchoires du piège à cons, les chercheurs ont affiné leurs critiques contre le beurre, le lait entier, la crème. Pas si dangereux que ça, en fait. Le problème, c’est que le marché s’est adapté vite, très vite, trop vite aux demandes diététiques de la clientèle. Hop, on a tranquillement tripatouillé génétiquement les vaches, le lait est moins entier mais c’est ballot, il en faut beaucoup plus pour faire du beurre. Et comme entre temps, le beurre est revenu en grâce, nous voilà tous menacés d’une rupture de stock.

La goutte (de beurre) qui fera déborder le vase

On a vu des peuples craquer pour moins que ça. La goutte de beurre sera peut-être celle qui fera déborder le vase des frustrations résignées qu’à force de propagande, de communication, d’agents dociles comme le président Macron, le capitalisme avait réussi à nous faire prendre comme une nécessité incontournable, une modernisation inévitable, un progrès qui allait nous rendre heureux, demain, plus tard, ne vous inquiétez pas. Si vous aviez l’impression que vous viviez moins bien que la génération précédente et que la génération qui allait venir après vous allait vivre encore moins bien, tout ça, c’était une illusion d’optique (version libérale hardcore) ou juste un curseur à trouver dans la répartition des richesses (version sociale-libérale).

Le problème, c’est qu’avec le beurre absent du petit-déj du salarié en CDI ou de la viennoiserie avalée hâtivement par l’auto-entrepreneur ubérisé sur son vélo, la colère peut se lever, la vie dans la France apparaître soudain pour ce qu’elle est : morne, précaire, dépourvue de plaisirs, tout entière soumise à des injonctions à travailler dans une société que le travail quitte. Et il n’y aura aucune Marie-Antoinette pour dire : « Ils n’ont pas de beurre, qu’ils mangent de la brioche. » Parce que dans une brioche, il faut du beurre. Et pas du glyphosate.

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