Dans le championnat du mépris envers ses électeurs et les autres, j’avais toujours trouvé qu’Emmanuel Macron avait battu tous les records avec son refus de donner l’interview habituelle aux journalistes après le défilé du 14 juillet dernier. Comme motif, le nouveau président avait invoqué « sa pensée complexe ». Traduisez : « Moi, je suis trop intelligent, j’ai une vision trop subtile de la France pour la faire comprendre juste avant les petits fours de la garden party à deux journalistes abrutis par l’obséquiosité et qui vont très mal l’expliquer et la commenter pour des Français encore moins intelligents qui n’en ont rien à fiche puisqu’ils sont déjà en vacances, ces feignasses. En plus, je suis un président philosophe et vertical, je dois marquer ma hauteur et ma différence avec mes prédécesseurs, le VRP à gourmettes qui disait des gros mots et le gros pépère qui voulait être normal et qui passait son temps à faire des confidences aux journalistes, alors qu’un président ne devrait pas dire ça. » Oui, mais voilà, quelques mois ont passé.

Noms d’oiseaux

Malgré sa hauteur de vue, la popularité de Macron s’effondre. Et puis l’homme à la pensée complexe est en fait un Sarkozy comme les autres. Il dit « foutre le bordel » en parlant des ouvriers de GMS, « fainéants » en parlant des fonctionnaires qui font grève, des « cyniques » et des « extrêmes » pour tout opposant refusant sa politique néo-libérale : on devrait dire archéo-libérale puisque c’est la copie conforme, répétons-le, avec quarante ans de retard, des projets reagano-thatchériens.

Alors, pour éviter que ça continue comme ça, pour casser l’image de président des riches, notre Philosophe élyséen a décidé de faire comme les copains : le JT de 20h sur TF1 le dimanche soir, avant le film. Bon, il a fait déranger Pujadas l’Elysée qui ne demandait que ça et qui avec le temps ressemble de plus à plus à Sganarelle ou Scapin. Avec deux collègues à lui et huit caméras.

Parly s’est goinfrée

Faut ce qu’il faut. Du grand spectacle solennel. De la communication millimétrée « Mais qu’est-ce qu’il lit le président ? », « Dis, t’as vu les jolis tableaux au mur, maman ?
Pourquoi Macron se serait-il gêné ? Alors qu’on apprend la même semaine que Florence Parly, sa ministre de la Défense, s’est littéralement goinfrée pendant qu’elle était directrice de branche à la SNCF avec 52 000 euros mensuels (alors que les hauts fonctionnaires sont plafonnés à 40 000) dans une entreprise pourtant déficitaire où l’on demande des sacrifices à tous, il n’y a pas eu une question des journalistes là-dessus. Non, on lui a laissé défiler un discours dégoulinant d’autosatisfaction et de violence rentrée.

Il ne regrette rien, Macron, il assume. Aider les riches, « les premiers de cordée » et mettre en garde les chômeurs qui seraient des « multirécidivistes » du refus. Mieux, il ne croit pas que les Français soient « jaloux » à propos de la suppression de l’ISF qui passe mal. On est là au cœur de la psychologie macronienne. Ces gens-là ne comprennent plus rien, ne vivent plus dans le même monde que nous. Il ne s’agit pas de « jalousie », il s’agit d’indignation, de colère. Ce n’est pas l’envie d’avoir un yacht ou des portefeuilles d’actions, c’est juste la fatigue de devoir gratter cinq euros dans le porte-monnaie pour compléter un loyer.

Et pendant ce temps, en Autriche…

Sinon, évidemment, pendant que Macron parle, le monde cesse d’exister. On aura peut-être oublié, du coup, de signaler qu’en Autriche un jeune conservateur, plus jeune que Macron, a gagné les élections et qu’il va gouverner avec l’extrême droite. Comme un peu partout en Europe, voilà où nous mène le macronisme, son cynisme et sa brutalité. Les jaloux, les fainéants, les fouteurs de bordel se vengent dans les urnes. Pas comme il faudrait : en se trompant de colère.

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche