Demain, lorsque les petits gris de l’espace avec leur soucoupe volante atterriront sur notre planète et qu’ils exploreront notre civilisation, bien après l’extinction totale de l’espèce humaine, quelle idée parviendront-ils à se faire de notre époque ? Espérons qu’ils trouvent quelques livres intéressants dans les décombres de la Bibliothèque nationale, une poignée de photos de Michèle Morgan, un coupe-cigare, l’œuvre intégrale de Pierre Dac, un discours de Patrick Balkany, une parka, un démonte-pneu et les bandes des albums de Bertrand Burgalat – dans les archives du label Tricatel, qui a fêté l’année dernière ses 20 années d’excellence au service de la musique et du bon goût… L’animal revient avec un nouvel opus au titre magnifique Les choses qu’on ne peut dire à personne, neuvième album et voyage inattendu dans la France périphérique, celle des villes moyennes, des villes nouvelles, des échangeurs autoroutiers, des centres commerciaux, des zones d’activité, des espaces déserts, des espaces détente, des aires de repos, des restaurants d’autoroutes bien-sûr, des lieux qui sont en réalité des non-lieux… Curieusement Burgalat publie des albums à chaque élection présidentielle, en 2007 Chérie B-B, en 2012 Toutes directions , et ce nouveau disque en cette année marquée au fer rouge par la politique…  Coïncidence ? Bien-sûr ! Mais Burgalat n’a jamais autant parlé de son époque… Notre époque.

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Diagonale du vide. L’aventure est un voyage en train. Nous le comprenons dès l’introduction instrumentale de l’album Crescendo, dans laquelle retentissent des annonces de départ, dès les premiers mots de la chanson Le Zéphyr (texte de Blandine Rinkel) qui commence par l’ultime phrase de l’Humeur vagabonde de blondin « Un jour, nous prendrons des trains qui partent… ». Nous arrivons à Argenton-sur-Creuse dans la Diagonale du vide, dans l’Indre, balade tendre et acide écrite par un parolier habitué de l’univers Tricatel : Matthias Debureaux. Là, dans cette « bande de territoire à faible densité », où comme le dit le refrain on ne peut capter « zéro signal », se joue une tragédie mystérieuse. Un rendez-vous manqué sur le parking d’une « nouvelle cathédrale de la consommation ». Des messages sibyllins en lettres de néon. D’autres plages suivent le fil de cette mélancolie blanche, des zones grises. L’une des grandes nouveautés de cet opus est l’incursion de Bertrand Burgalat lui-même dans l’écriture de textes. On peut même dire qu’il signe certaines des plus belles chansons…  Dans L’enfant sur la banquette arrière le musicien se cherche : « Je suis le taliban dans un container / Je suis la Défense une après-midi pâle / l’échangeur de Bagnolet la nuit / les Mercuriales / le cirque de la solitude / l’hiver en Corse » … Le voyage dessine une géographie intime, presque secrète. Dans Son et lumière, à l’ambiance plus crépusculaire, le musicien retrouve des accents désabusés que n’auraient pas reniés Houellebecq : « Nous vivons en son et lumière dans un piège de Formica ». L’odyssée se poursuit jusqu’au quartier d’affaire de La Défense. Rinkel cisèle un hymne aux tours Cœur défense, qui marque sur un ton presque enjouée la fin du périple : « Cœur Défense à quoi tu penses ? » L’aube est « géométrique », et la couleur des gratte-ciels est « logique ». La boucle de la diagonale est bouclée.

Instrumentaux. L’album est truffé de petits bijoux instrumentaux, six si nous comptons l’introduction orchestrale. Des numéros très électroniques comme È L’Ora Dell’azione, des bandes-originales qui appellent des films à tourner comme Tribunes au couchant ou cette conclusion de l’album presque inquiétante qui fait intervenir une violoncelliste soliste pour quelques mesures seulement, Etude in black. Le Tombeau pour David Bowie est peut-être la plus grosse surprise de cet album, et sa plus belle plage. Un tombeau est une forme poétique qui remonte à la nuit des temps littéraires, et qui est une forme d’hommage à un cher disparu. On s’adresse à lui, on l’interpelle par-delà la mort, sur un ton méditatif. Un piano dialogue avec un orgue, dans la cathédrale sacrée du rock n’roll. L’hommage est rendu. La pièce nous renvoie à toutes ces rencontres que nous avons ratées. Voilà l’une de ces choses qu’on ne peut dire à personne, avec des mots…

Hologramme, jardins secrets et lithium. Il faut trouver son chemin dans un monde d’hologrammes. La campagne présidentielle – j’en parlais un peu plus haut… – nous a appris à nous méfier des imitations. Elles sont légion. Sur un texte de Maurice Gravaud Lestieux, Burgalat chante l’immatérialité générale de l’hologramme et de l’homme de demain…  « Il avance, il salue, il partage le jeu, dont nous restons maîtres, créature sans révolte, docile Spartacus, qu’un geste gommera… ». Et l’homme du jardin secret jaillit dans les Jardins du Louvre…

Dans les dernières lignes de Diagonale du vide il y a ce vers : « Je lis ces mots en lettres de lithium : sans rancune et à bientôt ».

Oui, à bientôt !

P.S : Bertrand Burgalat se produira le vendredi 2 juin 19h30 à La Maroquinerie (Paris 20e) à l’occasion de la Gonzaï night.

bertrand burgalat gonzai night

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François-Xavier Ajavon
est chroniqueur et professionnel de la presse.Il est également l’auteur de L’eugénisme de Platon (L’Harmattan, 2002) et a participé à l’écriture du "Dictionnaire Molière" (à paraître - collection Bouquin) ainsi qu’à un ouvrage collectif consacré à Philippe Muray  (à paraître -éditions du Cerf).