Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
La Sauvageonne, souvent, m’envie ; je possède un petit jardin. Elle n’en possède pas ; elle vit en appartement. Chez elle, son contact avec le végétal se limite à arroser, de temps à autre, quelques plantes vertes. J’adore jardiner, faire pousser courges, aubergines, piments, radis, salades, etc. Je me régale de délicieuses ratatouilles. Mais, cette année, à cause de la canicule, jardiner se révéla impossible. A peine les semis commençaient-ils à lever qu’ils grillèrent une première fois. Je fis d’autres tentatives lestées de copieux arrosages. Sournoise, cette saleté de canicule, fruit de l’immonde capitalisme décomplexé et mondialisé, détruisit tout. Dégoûté, je renonçai et laissai la végétation envahir mon potager et mes massifs de fleurs.

Comme l’automne approchait à grands pas, je décidai de réagir et me mit à débroussailler. Un travail de Titan. Un rosier, plus piquant que la prose de Léon Bloy, me donna du fil à retordre et, malgré les gants protecteurs, m’écorcha bras et mains. (Je hais les rosiers. J’en ai parlé à mon bon voisin Tio Guy qui, dans quelques semaines, équipé de sa tronçonneuse, viendra lui faire sa fête.) En arrachant tant bien que mal vigne vierge, lierre et hautes herbes folles, je pensais à mon père et à mon grand-père, tous deux férus de jardinage. Qu’auraient-ils fait, eux ? Comment s’en seraient-ils sortis ? Certes, ils n’avaient jamais été confrontés à cette imbécile et délétère canicule, mais, j’en étais certain, ils eussent été plus efficaces. Je revoyais mon grand-père, penché, malgré son grand âge, sur les plans de Bintje et de Sirtema ; je revoyais mon père, binant les allées…
Tout cela se passait au cœur des Trente glorieuses ; les douces Trente glorieuses. Bien sûr que c’était mieux avant ! Début juillet, au moment du Tour de France, j’organisais avec quelques copains de la cité Roosevelt de Tergnier, ce que nous nommions le Tour des Allées. Et dans les allées proprettes qui entouraient le potager paternel, allées proprettes car rasées de près par mon père, nous faisions avancer à l’aide de billes des petits coureurs ; ils avaient pour noms Felice Gimondi, Federico Bahamontes, Jean Jourden, Walter Goodefroot, Bernard Guyot, José Samyn, Lucien Aimar, Karl-Heinz Kunde, André Darrigade, Gilbert et Gustave Desmet, Rick Van Loy, Jan Jansen, etc. Il faisait chaud, certes, mais on était bien ; si bien.
Serait-ce cette fichue canicule qui a perturbé un adorable petit escargot que la Sauvageonne et moi avons retrouvé dans ma voiture ? On l’apercevait ; on le laissait vivre sa vie dans l’habitacle. Il était si mignon. Jusqu’au jour où il est tombé dans l’interstice séparant la portière de la vitre latérale droite. Plus moyen de l’en déloger. La Sauvageonne, après bien des efforts, y est parvenue. Moi, avec mes gros doigts et ma maladresse légendaire, je cumulais les échecs. Lors du sauvetage, je l’observais ; elle était adorable, maternelle. Elle a décidé de le prénommer Hugo. Hugo l’escargot. Nous avons fini par le relâcher sur un coin d’herbe de la rue Jules-Barni, à Amiens. Les adieux furent déchirants ; il nous fit un signe de reconnaissance avec ses cornes minuscules. Même notre jument Yvonne, notre fidèle Yvonne qui en a vu d’autres, avait les larmes aux yeux. On est peu de chose sur cette fichue terre.

