Elephant films poursuit sa réédition de l’œuvre télévisuelle d’Hitchcock. Cette fois, il s’agit de la série la plus célèbre du cinéaste, Alfred Hitchcock présente, saison 3 : le générique rythmé par la Marche funèbre d’une marionnette de Gounod, un format plus court (25 minutes par épisode) et les fameuses présentations goguenardes et humoristiques du maître du suspense.

Inspiré par Roald Dahl

Soixante ans après leur réalisation, le spectateur contemporain cherche d’abord à se raccrocher à des éléments familiers : une vedette invitée de temps en temps (on retrouve Peter Lorre dans l’épisode 10 et Joseph Cotten dans le 15) ou des réalisateurs célèbres. On remarquera par exemple que Robert Altman a mis en scène deux épisodes de cette troisième saison et qu’on y croise parfois des noms moins fameux mais néanmoins connus des cinéphiles (Don Taylor, Arthur – Love Story– Hiller). Et puis, bien entendu, on porte une attention toute particulière aux quelques épisodes qu’Hitchcock a réalisés lui-même. A ce titre, l’épisode 3 (The Perfect Crime) est un peu décevant. Nous attendions beaucoup de la rencontre du « maître du suspense » avec le grand Vincent Price mais l’intrigue est un peu plombée par beaucoup de bavardages et sa résolution est assez prévisible.

L’Inspecteur se met à table (épisode 28) d’après Roald Dahl est sans doute l’un des épisodes les plus célèbres de la série mais, malheureusement, il figure sur le seul DVD que je n’ai pas reçu. J’en ai donc été privé mais j’ai pu me consoler avec Dip in the pool (épisode 35), autre adaptation de Dahl (avec Fay Wray !) qui brille par son humour très noir et sa chute très cynique.

Un crime parfait déjoué de justesse

Lorsqu’il parle de son travail à la télévision, Hitchcock fait souvent la comparaison avec l’écriture d’une nouvelle. La plupart des épisodes fonctionnent d’ailleurs sur le principe du récit court et de la chute étonnante ou lapidaire. Pour prendre un exemple précis, le film met en scène une sorte de « crime parfait » qui sera déjoué au tout dernier moment sur une maladresse du criminel ou sur un quiproquo (dans le dernier épisode de la saison, un homme avoue son crime alors que le corps qui a été retrouvé n’est pas celui de sa victime). L’effet de surprise est plaisant et le téléspectateur frissonne à l’idée de s’être fait manipuler et mener en bateau.

Lorsque la série s’éloigne de ce canevas quasi immuable, il faut d’ailleurs avouer qu’elle devient moins intéressante : drame « réaliste poétique » situé à Marseille (tout le monde parle anglais mais avec un accent frenchy !) qui ne vaut que pour sa surprise finale (The Return of the Hero, épisode 22),  drame romantique un peu fadasse (The Foghorn, épisode 24), exotisme et aventurier à double face (Flight to the East, épisode 25) ou encore le drame mâtiné de surnaturel dans ce qui reste sans doute l’épisode le plus raté de la saison (The Canari Sedan, épisode 37).

Meurtres dans des banlieues pavillonnaires tranquilles

Les épisodes les plus passionnants sont à la fois ceux qui reposent sur les machinations les plus tortueuses (The Right Kind of House de Don Taylor, épisode 23) et ceux qui s’inscrivent dans un environnement familier. Le coup de génie d’Hitchcock, c’est d’être parvenu à faire pénétrer ses histoires criminelles dans l’espace domestique via la télévision. Les pulsions les plus sauvages, les meurtres les plus épouvantables se déroulent désormais dans des banlieues pavillonnaires tranquilles et au cœur d’un quotidien banal. Des ménagères se groupent pour lutter contre un plombier qui les fait chanter (The Deadly, épisode 11, toujours signé Don Taylor), une femme au foyer menace l’équilibre de son couple en succombant au démon du jeu et des paris équestres (On the Nose, épisode 20) ou c’est un malfrat qui s’invite à l’heure du petit-déjeuner qui permet de raviver les sentiments d’un homme et d’une femme qui ne cessaient de se déchirer (Guest for Breakfast, épisode 21).

Avec beaucoup d’habileté, Hitchcock choisit des histoires exploitant les ressources infinies de cet espace domestique. Comme dans Fenêtre sur cour, il est toujours possible de jeter un œil sur ce que font les voisins. Dans Silent Witness (épisode 5), le professeur qui tue son étudiante et maîtresse est obsédé par l’idée d’avoir été vu, notamment par le bébé que la jeune femme gardait. Bull in a China shop (épisode 26) est une sorte de variation drolatique sur le thème d’Arsenic et vieilles dentelles puisque de charmantes et débonnaires vieilles dames font tout, y compris tuer, pour faire venir chez elles le beau détective qui loge dans la maison face à elles !

Sous le vernis de la prospérité…

A travers tous ces épisodes se dessine le visage sombre d’une Amérique qui se dissimule sous le vernis des convenances et de la prospérité qu’entraîne le développement du capitalisme. Cette manière de montrer la résurgence des pulsions les plus enfouies fonctionne à merveille dans l’un des meilleurs épisodes de la saison (signé Altman) intitulé The Young One (épisode 9). On y voit une Lolita particulièrement perverse séduire les hommes et tenter de se débarrasser d’une tante qui la tient sous la coupe de sa morale rigide et de sa bienséance.

Derrière l’humour noir se révèle dans cette série un catalogue de toutes les passions médiocres (appât du gain pour un médiocre employé de banque dans l’épisode 36 The Safe Place, adultères minables, secrets honteux…) qui craquèlent la surface lisse de l’Amérique coquette des années 50.

Et c’est pour cette dimension qu’elle reste, malgré le caractère inégal de ses épisodes, passionnante à regarder aujourd’hui…

Alfred Hitchcock présente : Saison 3 (1957-1958) d’Alfred Hitchcock (Elephant films)

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est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma du docteur Orlof
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