Flickr / U.S. Army

Malgré les pressions et les pertes record de l’armée américaine, Barack Obama ne se précipite pas pour élaborer une nouvelle stratégie en Afghanistan. Comme tout le monde, il sait que le succès des Talibans repose sur deux éléments : une base arrière sûre au Pakistan, notamment dans la province de Waziristân, et la désespérante défaillance du « non-Etat » afghan. D’un côté un vide de gouvernance, de l’autre de quoi le remplir et entre les deux une frontière qui n’existe que sur les cartes d’état-major. Et si le diagnostic est le début de la solution, le remède semble pour le moment échapper à la Maison blanche et au Pentagone.
Il y un peu plus d’un an, le candidat Obama paraissait sûr de son coup. Il savait ce qu’il fallait faire. Face au sénateur McCain, il affirmait que l’Afghanistan était le principal défi des Etats-Unis et s’était engagé, s’il était élu, à renforcer le contingent US. Aujourd’hui, il n’a toujours pas donné l’ordre d’envoyer les 40 000 soldats supplémentaires réclamés par le général McCristal, le commandant en chef des troupes américaines en Afghanistan.

Le problème d’Obama est qu’il a compris l’essentiel : il n’y a pas de solution militaire. Faute d’une vision stratégique régionale, le succès d’une « inondation » de l’Afghanistan par des GI’s ne peut être qu’éphémère. Or, les dernières « élections » présidentielles afghanes ont révélé le bilan désespérant du fameux « state-building » et les récentes révélations concernant le frère cadet du président Karzai – impliqué dans un trafic de drogue et payé par la CIA – ne font que renforcer le sentiment que cet arbre-là ne donnera que des fruits amers.

Sur le front du Pakistan, la situation est tout aussi inquiétante – et même plus compte tenu de la taille et de la puissance, notamment nucléaire, de ce pays. Sans l’engagement de l’armée pakistanaise dans une guerre systématique visant à prendre le contrôle effectif des zones tribales – notamment mais pas seulement le Waziristân – et une politique déterminée de la part du gouvernement d’Islamabad de contenir les militants islamistes et traiter les problèmes qui les font prospérer, les efforts et les sacrifices de l’Otan en Afghanistan resteront vains. Aucune stratégie ne peut être élaborée sans l’accord des Pakistanais, car une pression d’un côté de la (théorique) frontière produit des effets immédiats de l’autre côté. Si les Américains décidaient finalement d’envoyer plus de troupes dans le cadre du « surge », les insurgés traverseront simplement la frontière pour trouver refuge au Pakistan – comme l’avait probablement fait Oussama ben Laden –, ce qui déplacera le problème et rendra la prise de contrôle du sud Waziristan encore plus difficile et couteuse pour l’armée pakistanaise.

Obama applique au dossier son approche globale, suivant les recommandations de Stephen P. Cohen, du Brookings Institute, à qui la Maison Blanche vient de commander un rapport, histoire de montrer que le président ne reste pas les bras croisés.
« Le Pakistan d’abord » : ainsi pourrait-on résumer la « doctrine Obama ». Or, pour stabiliser le Pakistan, il faut s’attaquer à ses relations avec l’Inde, autrement dit s’occuper de la question du Cachemire. L’envoyé spécial de Washington en Afghanistan-Pakistan, le diplomate chevronné Richard Holbrooke, s’est donc attelé à ce dossier.
Parallèlement, Obama a profité de sa dernière visite en Chine pour demander à ses hôtes d’utiliser leur influence sur Islamabad. Il n’est pas certain que les Indiens apprécient une intervention chinoise dans leur arrière-cour, mais le président américain semble, là encore, suivre Cohen qui recommande d’impliquer des pays tiers pour parvenir à une stabilisation régionale. En attendant la mise en place de ce vaste et subtil dispositif diplomatique, la dimension militaire de l’équation est réduite à des actions de pompiers dont le rôle principal est de limiter les dégâts, le temps de réunir les conditions d’une lutte efficace et définitive contre l’incendie. L’ennui, c’est que pendant qu’Obama prépare l’avenir à long terme, la situation sur le terrain pourrit et la donne risque de changer. Comme au Moyen Orient.

Les mois passent et l’Amérique donne l’image d’une Administration rongée par le doute et d’un président qui hésite de franchir le pas. Et si Washington doute, que peut-on attendre des Afghans ? Même si l’option d’un « lâchage » américain n’est sans doute pas la plus probable, chaque Afghan lucide est obligé d’envisager son propre « scénario de sortie », autrement dit de réfléchir au moyen de ne pas être égorgé si les Américains décidaient de partir « à la saigonnaise ». Pour le régime de Kaboul, cet état d’esprit est désastreux.  Mais ce n’est pas tout. À Islamabad, Karachi et Lahore aussi la possibilité d’un retrait américain unilatéral ne peut plus être écartée. Dans ces circonstances, les services pakistanais n’ont pas besoin de nouveaux arguments pour justifier un double jeu vis-à-vis des Talibans afghans. Or l’objectif suprême des Etats-Unis est justement de convaincre les Pakistanais de lâcher cette carte et de s’engager franchement à étouffer tous les foyers du militantisme.

Festina lente, hâte-toi lentement, disait l’empereur Auguste. L’état actuel de l’Empire américain ne permet pas ce luxe au président Obama. S’il n’agit pas rapidement il sera bientôt trop tard. Pour l’Afghanistan, pour l’Amérique. Et pour le monde entier.

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