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Yannick Haenel: Prof un jour, pas toujours

Yannick Haenel publie "La solitude des professeurs est infinie" (Gallimard, 2026), et remporte le prix Femina


Yannick Haenel: Prof un jour, pas toujours
Yannick Haenel. DR.

Si vous vous demandez pourquoi plus personne ne veut être professeur, lisez le dernier roman de Yannick Haenel. L’auteur a tout de même tenu neuf ans comme prof au collège, malgré le cynisme de la hiérarchie et la mesquinerie des collègues, avant de s’enfuir pour de bon.


Charles Péguy, dans L’Argent, nommait « hussards noirs » les instituteurs. Il ajoutait qu’il les trouvait « beaux ». Les profs, aujourd’hui, sont déprimés, voire carrément dépressifs. Ils risquent même leur peau. On pense aux assassinats de Samuel Paty et de Dominique Bernard. Lâchés par leur hiérarchie, ils ne sont plus respectés, exercent dans des conditions déplorables, ont le cerveau bouffé par des circulaires illisibles, obsolètes à peine publiées. Certes, il reste des îlots privilégiés, mais pour combien de temps encore ?

Yannick Haenel a fait sa rentrée, non pas des classes, mais littéraire, avec un roman au titre explicite : La solitude des professeurs est infinie. Son récit, poignant, raconte ses neuf années de prof de français en collège de banlieue, en particulier sa première année, celle du stage avant l’inspection et la validation de celui-ci. Yannick Haenel, romancier confirmé, dirige, depuis 2024 – un an après la mort de son « mentor » Philippe Sollers – une collection et une revue, Aventures, chez Gallimard. Le double romanesque de l’auteur se nomme Jean Deichel – guère éloigné de « déchet » quand on le prononce avec mauvaise foi. Les lecteurs de Haenel sont habitués à ce nom. Dans Cercle (Gallimard, 2007), Deichel renonce à son métier de prof. Il prend la tangente, avant de devenir une « ombre sans substance » (Kundera), sous anxiolytiques, recordman des arrêts maladie.

Les jeunes profs se font de plus en plus rares. Alors, faut-il recommander ce roman à ceux qui ont décidé malgré tout d’enseigner, c’est-à-dire de transmettre le savoir ? On serait tenté de répondre par la négative. L’expérience de Deichel se situe dans les années 1990. La situation s’est depuis sérieusement dégradée, à l’image de la dégringolade du niveau général des élèves. L’arrivée du jeune agrégé, âgé de 22 ans, dans la salle des profs est particulièrement déprimante. On se croirait chez Zola, c’est dire. L’état d’esprit des collègues flanque le spleen. La jalousie et la rancœur gouvernent leur conduite. Ne parlons pas du principal, Streger, qui, revenu de tout, atteint d’un cancer, fait preuve d’un cynisme destructeur. Quand il demande au nouveau venu l’idée qu’il se fait du métier, Deichel, d’abord décontenancé, lui répond : « J’ai une idée, oui : elle vient des mystiques juifs. Ils disent que tant qu’il y a des enfants pour réciter l’alphabet, le monde ne s’écroule pas. » Quant au préfabriqué où se trouve la classe du stagiaire, il décuple sa boule au ventre. Bref, c’est sinistre. Et pourtant, comme l’écrit Haenel à propos du métier d’enseignant : « Tout en étant exposé comme personne d’autre à la dureté du monde, n’a-t-il pas la possibilité exorbitante de changer ce monde ? »

La scène de l’inspection est particulièrement édifiante. Deichel y croit, il prend un texte de Marguerite Duras, parce qu’il aime la littérature et qu’il veut apporter quelque chose de nouveau à ces gamins de 4e B. Mais il y a le perturbateur en chef, l’incontrôlable, celui qui échappe à l’exclusion parce que la hiérarchie garde tous les élèves, de même qu’elle refuse qu’on parle des profs menacés, voire molestés – le fameux « pas de vague ». Alors ça dérape, le stagiaire voit son autorité remise en cause. Deichel, c’est un rêveur, un fragile qui ne peut se foutre de tout. Il a pour copain un renard repéré à la lisière de la forêt. Il connaît le nom des arbres, il observe, assis sur le même banc, les modifications du ciel. Il tente de résister à l’atmosphère digne d’un roman de Simenon. Son épée, cependant, est en fer-blanc, pour paraphraser Michel Delpech. L’inspecteur, un homme de quarante ans environ, style ministre – un égaré dans le labyrinthe de l’Éducation nationale –, lui balance qu’il n’est pas fait pour ce métier. Mais il ajoute : « Votre stage est validé. De toute façon, il est impossible d’invalider un stage : l’Éducation nationale a déjà assez de mal comme ça à recruter. »

Un prof débutant peut néanmoins lire ce roman sensible. Quand on fait cours, si un élève vous écoute avec émotion et retient quelques-unes de vos paroles, un nom d’écrivain par exemple, alors ce métier n’est pas vain et il convient de tenir bon, malgré les vents contraires et le gouvernail grippé. « En classe, écrit Haenel, on s’adresse toujours en secret à un ou deux élèves sur lesquels on prend appui […]. C’est le mystère des sympathies : sans qu’ils le sachent, ils nous aident, leur présence nous encourage. »

L’amour est aussi présent dans ce roman à la fois sombre et lumineux. Il guide le petit prof perdu avec ses poches pleines d’illusions. Il y a Sophie. Mais Sophie ne comprend pas pourquoi Deichel veut écrire un roman et songe au Goncourt. C’est pour elle une « posture ». Et puis, elle n’aime pas les chiens. Elle n’a pas lu Kundera, c’est regrettable pour elle. Ça dure trois ans. Deichel lui rend cependant hommage : « Même si Sophie n’aura finalement ouvert qu’une brèche dans ma vie, je reconnais que celle-ci ne cesse de se creuser, et que mon livre s’écrit grâce à elle. » Bel hommage.

Lumineux, oui, malgré le constat doux-amer, exempt d’idéologie, posé sur un système fissuré de toute part, grâce aux dernières pages du roman. L’amour est encore de la partie, il a pour nom : Chatel. Judith Chatel, ex-prof d’arts plastiques, victime d’une agression au couteau par une élève de terminale, après avoir montré un tableau représentant Diane au bain en compagnie de ses nymphes – toutes nues. Deichel l’avait croisée le jour de sa première rentrée. Quant à cet amour, il s’épanouit à Tarquinia, sous un soleil accablant, cerné par les cyprès. Duras est de la partie, bien sûr ; pas les petits chevaux dont elle parle dans son célèbre roman sans du reste les voir. C’est là, dans ce silence rieur, que Deichel prend la décision de dire adieu au métier de prof. La littérature ne sauve pas le monde. Mais elle peut sauver un homme.

La solitude des professeurs est infinie, Yannick Haenel, Gallimard, 2026.

Novembre 2026 - #150

Article extrait du Magazine Causeur




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Pascal Louvrier est écrivain. Derniers ouvrages parus: biographie « Malraux maintenant », Le Passeur éditeur; roman « Portuaire », Kubik Editions.

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