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Des retrouvailles d’automne

La chronique du dimanche de Thomas Morales


Des retrouvailles d’automne
DR

Monsieur Nostalgie nous parle ce dimanche du plaisir de retrouver des écrivains qui, de livre en livre, édifient une œuvre. On part à la découverte de l’Irlande, de Winnaretta Singer, d’un certain « Boutade » et d’un déroutant Plan de Vol…


Le plaisir de relire est une volupté de fin gourmet. On s’y adonne avec déraison. Cette addiction peut même devenir dangereuse car elle obstrue l’horizon ; elle me fait oublier mes devoirs journalistiques. Mes engagements professionnels. À me prélasser dans des livres douillets, écornés, souillés par des nuits d’insomnie, mes chers Hardellet et Calet, j’en oublie parfois les nouveautés du moment. L’actualité oppressante de l’édition me rappelle vite à l’ordre. L’ogre publie et le critique doit se soumettre à ce flux continu, jet féroce de janvier à décembre, inépuisable source d’enchantements frivoles et d’agacements certains. Il est difficile d’échapper à la production de masse, à ce déversement quotidien d’enveloppes à bulles dans nos boîtes aux lettres, mais ne sommes-nous pas tous responsables de cette cascade car nous publions aussi ? Critique, auteur, journaliste, universitaire, boucanier, tous dans le même sac, notre égo nous perdra, nous courons après les mots comme des assoiffés dans le désert. Rien ne nous arrête, ni les échecs commerciaux, ni l’anonymat des librairies. Il existe cependant un autre plaisir tout aussi délicieux, d’affranchi, de vieux routier du métier, c’est de retrouver des plumes amies, au fil des années, suivre leur évolution stylistique, partager, une fois encore, leur panier à provisions. De la même façon que nous sommes heureux en ce début du mois de novembre, de faire la fête aux abats et de vénérer la triperie française, nous avons à cœur de prendre de leurs nouvelles, même à distance. Ont-ils changé de cap ?

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Ont-ils continué à creuser leur sillon singulier ? Ont-ils pris leur envol ? Ont-ils toujours la flamme de la phrase libre et perforante ? S’établit alors une correspondance un peu étrange, avec des auteurs que l’on ne connaît pas toujours personnellement mais dont on se souvient. Leurs livres nous sont familiers. Une sorte de compagnonnage par bibliothèques interposées crée un lien tenace. Ce sont des cousins de province. Franchement, je n’ai pas été déçu par ces retrouvailles d’automne.

C’est le cas avec l’historien berrichon David Gaillardon, primé et apprécié pour son style clair. Il a le don pour s’emparer de destins particuliers, hors des lignes et des murs. Il manie le sérieux du chercheur avec la souplesse du conteur. Jamais ennuyeux, d’une écriture fluide et riche de mille détails historiques, on entre dans l’intimité de figures oubliées des manuels scolaires. Ces personnalités se déploient devant nos yeux, dans le fracas de la grande Histoire et l’intimité de leur foyer. On saura tout d’elles, sans sensationnalisme, au plus près de leur peau et de leur âme. Gaillardon a le secret pour percer habilement les cuirasses sans les exposer vulgairement. Son art repose sur cet équilibre. On l’avait quitté en 2024 avec la vie tourmentée de Marie-Blanche de Polignac. Il revient chez Taillandier avec Winnaretta Singer (1865-1943), la mécène du siècle, l’héritière des machines à coudre qui acheta, très jeune, son premier Manet assumant déjà un goût sûr et une passion ruineuse pour les Artistes. Nous sommes au poulailler de le vie culturelle, ils défilent tous, en rangs désordonnés : Colette, Fauré, Stravinsky, Nadia Boulanger, les liaisons féminines, un mariage de convenance sans nuages et les vapes de Proust. Ils sont tous là. On est emporté par cette haute société parisienne.

Ensuite, on s’éloigne de l’hôtel à l’angle de la rue Cortambert et de l’avenue Henri-Martin qui abrite la fondation Singer-Polignac pour s’expatrier en Irlande, sur les terres d’affection du diplomate Pierre Joannon. Le plus irlandais des méditerranéens. Il en a désormais la double nationalité. « Le promeneur du Connemara », préfacé par Philippe Le Guillou est un bréviaire amoureux et incarné qui possède un charme fou car il ne suit aucune trace précise. Il furète. Il virevolte d’un sujet à un autre, la littérature s’ébroue dans la lande. D’une humeur vagabonde, l’ancien consul général honoraire évoque pêle-mêle Michel Déon, son maître, Nicolas Bouvier, les poneys ou encore John Ford. Galway n’est désormais plus qu’à une station de métro de nous.

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François Jonquères © François Ayme

Et puis, j’ai reçu deux romans où plane le fantôme d’Antoine Blondin. « Boutade » de l’avocat catalan, solide appétit, bon pied, bon œil, François Jonquères, aux éditions Héliopoles. Derrière les bourrasques, les échappées comiques, une force rabelaisienne peu commune, il y a beaucoup de « Monsieur Jadis » dans les failles. Les outrances verbales sont soutenues par une écriture maîtrisée. Dans cette tournée des grands ducs, l’émotion affleure, le canevas des existences ne ment pas. Il reste les livres, les flacons et l’ivresse des vies inventées.

 Jean-François Coulomb DR.

Enfin, dans un registre aussi hussard que germanopratin, Jean-François Coulomb, frère de lait du néo-académicien Éric Neuhoff présente son déroutant « Plan de Vol », roman à la composition éclatée. Il se souvient lui aussi, dans les interstices, de Blondin et de Tillinac. Il fait le pont entre le nouveau roman et le classicisme bon teint. J’y ai, par moments, capté des apnées semblables à celles d’un Jean-Jacques Schuhl. Vive les retrouvailles d’automne avant d’entamer un long hiver…


Winnaretta Singer, princesse de Polignac – David Gaillardon – Taillandier

Le promeneur du Connemara – Pierre Joannon– Terres du Couchant

Boutade – François Jonquères – Héliopoles

Plan de Vol – Jean-François Coulomb– éditions du vol à voile



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Journaliste et écrivain. Dernières publications : "Tendre est la province", (Équateurs), "Les Bouquinistes" (Héliopoles), et "Monsieur Nostalgie" (Héliopoles).

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