Présenté comme une solution intermédiaire entre l’envoi de troupes et la poursuite de l’aide à distance, SkyShield promettrait de sécuriser l’arrière ukrainien tout en maintenant les forces européennes loin du front. Une ambition séduisante, dont la faisabilité technique paraît moins problématique que les conséquences stratégiques: jusqu’où peut-on intervenir dans une guerre sans devenir soi-même belligérant ?
Le débat diffusé sur LCI le 31 août entre Renaud Girard et Aurélien Duchêne a résumé, dans un échange particulièrement vif, le dilemme auquel les Européens sont confrontés depuis le début de l’invasion de l’Ukraine : jusqu’où peuvent-ils aller pour protéger les Ukrainiens sans provoquer un affrontement direct avec la Russie ? La crainte de franchir le seuil de la belligérance avait déjà accompagné la livraison des missiles antichars, des canons à longue portée, des chars occidentaux, puis des missiles de croisière et des avions F-16. Chaque fois, les lignes rouges initialement invoquées ont finalement été déplacées sans déclencher de confrontation directe entre la Russie et l’OTAN. La discussion portait cette fois sur le projet SkyShield, qui prévoit de confier à des avions de combat européens la protection d’une partie du ciel ukrainien contre les drones et les missiles russes, tout en maintenant ces appareils loin du front. Nous reviendrons plus loin sur le fonctionnement précis de ce dispositif.
Une zone envisagée à plus de 200 km des lignes de combat
Renaud Girard a mis l’accent sur le risque d’escalade. Faire patrouiller des avions européens dans le ciel ukrainien et leur confier la mission d’abattre des missiles russes reviendrait, selon lui, à franchir une étape décisive vers la belligérance. Il a également soulevé la question de la légalité internationale d’une telle intervention.
Aurélien Duchêne a défendu la position inverse. Pour lui, protéger, à la demande de Kyiv, une partie du territoire d’un État agressé ne signifierait pas nécessairement attaquer la Russie. Le dispositif envisagé serait défensif, géographiquement limité et soumis à des règles d’engagement strictes. Son objectif ne serait ni de conquérir un territoire, ni de frapper la Russie, ni même d’intervenir directement sur le front, mais d’empêcher des missiles et des drones d’atteindre des villes et des infrastructures civiles.
Derrière la vivacité de l’affrontement se trouve donc une véritable divergence stratégique. Girard considère que l’engagement direct de moyens militaires européens ferait courir un risque disproportionné d’extension de la guerre. Duchêne estime au contraire que la peur de l’escalade permet à Moscou de fixer unilatéralement les limites de l’aide occidentale et de poursuivre ses frappes contre l’arrière ukrainien.
SkyShield, ou European Sky Shield for Ukraine, est un projet de « zone intégrée de protection aérienne » couvrant l’ouest et une partie du centre de l’Ukraine. Des avions de combat européens y intercepteraient les drones et les missiles russes visant les villes et les infrastructures critiques, tout en restant éloignés du front et sans chercher à affronter directement l’aviation russe. Il ne doit pas être confondu avec l’European Sky Shield Initiative, lancée par l’Allemagne pour coordonner l’acquisition européenne de systèmes terrestres de défense antiaérienne.
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Concrètement, le projet prévoit qu’une coalition de pays européens volontaires mobilise jusqu’à environ 120 avions de combat (F-16, Rafale, Eurofighter Typhoon, Gripen ou éventuellement F-35) afin de protéger principalement Kyiv, Lviv, Odesa, les centrales nucléaires encore en activité et plusieurs corridors économiques essentiels. Ces avions opéreraient dans le cadre d’une coalition distincte du commandement formel de l’OTAN. Ils pourraient décoller de bases situées notamment en Pologne ou en Roumanie et effectuer des patrouilles au-dessus de l’ouest, du centre et d’une partie du sud de l’Ukraine.
Le projet a été élaboré par d’anciens planificateurs de la Royal Air Force en coordination avec les forces ukrainiennes. Il est notamment soutenu par les anciens responsables de l’OTAN Philip Breedlove et Richard Shirreff. Le chiffre de 120 appareils ne signifie toutefois pas que 120 chasseurs seraient constamment en vol. Il correspondrait plutôt au parc nécessaire pour assurer les rotations, l’entretien, l’entraînement des équipages et la permanence opérationnelle.
SkyShield ne serait pas une no-fly zone. Une zone d’exclusion aérienne suppose généralement d’interdire tout vol hostile dans un espace déterminé et, pour faire respecter cette interdiction, d’être prêt à abattre les avions adverses ainsi qu’à neutraliser les défenses antiaériennes susceptibles de menacer les patrouilles.
Le projet SkyShield est plus limité. Les avions européens auraient principalement pour mission d’intercepter les drones de type Shahed ou Geran et les missiles de croisière pénétrant dans la zone protégée. Ils ne seraient pas chargés de poursuivre les appareils russes jusqu’au front, de frapper leurs bases ou de détruire systématiquement les batteries antiaériennes installées en Russie, en Crimée ou dans les territoires occupés.
La zone envisagée resterait éloignée de plus de 200 kilomètres des principales lignes de combat. Les avions russes ne pénètrent d’ailleurs presque plus profondément dans l’espace aérien ukrainien depuis 2022. Généralement ils lancent leurs missiles et bombes planantes depuis la Russie, les territoires occupés ou les abords immédiats du front. Cette séparation géographique est l’un des principaux arguments avancés par les concepteurs du projet pour limiter le risque de rencontre directe entre avions russes et européens.
Faut-il préalablement détruire la défense antiaérienne russe ? En principe, non. La suppression préalable de l’ensemble de la défense antiaérienne russe ne fait pas partie du concept. SkyShield éviterait les secteurs les plus exposés et intercepterait les menaces lorsqu’elles entrent dans l’espace protégé. Cela ne signifie cependant pas que la défense russe serait sans importance. Certains systèmes S-300 et S-400 peuvent, selon leur position, leur radar et le type de missile employé, menacer des appareils volant à grande distance. Les avions européens devraient donc adapter leurs trajectoires, bénéficier d’un important dispositif de renseignement et de guerre électronique et disposer de règles précises en cas de verrouillage radar ou de tir russe. Si une batterie russe attaquait un appareil européen, celui-ci pourrait être autorisé à agir en légitime défense. Une telle riposte risquerait alors d’entraîner une opération de neutralisation ponctuelle et, par conséquent, une escalade. Il serait donc excessif d’affirmer que SkyShield exclut tout affrontement avec les forces russes. Le concept cherche à réduire ce risque, non à le faire disparaître.
Les chasseurs seraient surtout utiles contre les missiles de croisière et certains drones à longue portée. Ces engins sont relativement lents, suivent souvent des trajectoires prévisibles et peuvent être détruits par des missiles air-air ou, dans certaines conditions, par le canon de bord. En revanche, les avions de combat ne constituent pas une réponse suffisante aux missiles balistiques, aux missiles hypersoniques ou aux attaques de saturation particulièrement complexes. Leur interception continuerait à dépendre de systèmes terrestres tels que Patriot, SAMP/T, IRIS-T ou NASAMS. L’intérêt militaire de SkyShield serait donc également indirect et consisteraient à prendre en charge une partie des drones et des missiles de croisière visant l’arrière du pays, et ainsi permettre à l’Ukraine de redéployer vers l’est certains de ses systèmes antiaériens et d’économiser ses missiles Patriot, rares et coûteux.
Pas de véritables difficultés juridiques
Contrairement à ce qui a pu être suggéré pendant le débat, une résolution préalable du Conseil de sécurité des Nations unies ne serait pas nécessairement indispensable. L’article 51 de la Charte des Nations unies reconnaît le droit de légitime défense « individuelle ou collective » lorsqu’un État membre est victime d’une agression armée. Les mesures adoptées doivent être portées à la connaissance du Conseil de sécurité, mais elles ne sont pas subordonnées à son autorisation préalable. L’Ukraine pourrait ainsi demander officiellement à des États européens de l’aider à défendre son espace aérien. Cette invitation fournirait une base juridique sérieuse à l’intervention, à condition que les mesures employées respectent les principes de nécessité et de proportionnalité. La difficulté serait donc moins juridique que politique et stratégique. Une opération peut être conforme au droit international tout en comportant un risque militaire considérable. La Russie qualifierait probablement la coalition de partie au conflit, même si les États participants présentaient leur mission comme strictement défensive.
L’objectif affiché serait prioritairement de protéger les populations, les villes, les centrales nucléaires et les infrastructures économiques situées loin du front. Une telle protection pourrait réduire les destructions, favoriser le maintien ou le retour d’une partie de la population et permettre une reconstruction économique partielle.
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Il serait toutefois artificiel de prétendre que cette mission n’aurait aucun effet militaire. Protéger les voies ferrées, les installations énergétiques, les ports et les centres urbains renforcerait nécessairement la capacité de résistance de l’État ukrainien. La zone couverte comprendrait probablement aussi des installations militaires ou appartenant à la base industrielle et technologique de défense. Enfin, SkyShield permettrait à l’Ukraine de redéployer vers le front une partie des moyens antiaériens jusqu’alors consacrés à la protection de l’arrière, lui procurant ainsi un avantage opérationnel supplémentaire. Le caractère civil et défensif de l’objectif ne supprimerait donc ni l’utilité militaire de l’opération ni les risques qui en résulteraient.
SkyShield paraît techniquement réalisable, à condition de réunir suffisamment d’avions, de pilotes, de ravitailleurs, d’avions radar, de capacités de renseignement et de moyens de coordination. Il ne nécessite pas, en théorie, de détruire préalablement toute la défense antiaérienne russe ni d’établir une supériorité aérienne sur l’ensemble de l’Ukraine. Mais ses partisans ne peuvent garantir l’absence totale d’affrontement. Une erreur d’identification, un tir russe ou une interception près d’une zone sensible pourrait provoquer une crise grave. Inversement, renoncer à toute intervention signifie laisser la Russie poursuivre ses campagnes de missiles et de drones contre les villes et les infrastructures ukrainiennes.
C’est précisément ce que révélait le débat entre Renaud Girard et Aurélien Duchêne. Leur désaccord ne portait pas seulement sur la faisabilité de SkyShield. Il concernait la nature même du risque. Pour les uns, le principal danger réside dans l’engagement direct des Européens. Pour les autres, il réside dans une prudence sans cesse exploitée par Moscou pour imposer ses propres règles et continuer à frapper l’Ukraine en profondeur.
SkyShield n’est donc ni une solution sans danger ni le prélude automatique à une guerre générale. C’est un dispositif défensif comportant un risque d’escalade réel, mais susceptible d’être limité par sa géographie, ses missions et ses règles d’engagement. La question décisive n’est pas de savoir s’il est parfaitement sûr mais si le risque pris par une action visant à protéger le ciel ukrainien serait inférieur à celui créé par la poursuite de l’inaction.
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