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Un livre émoustillant

Quand le philosophe est un ancien coureur de fond


Un livre émoustillant
Michel Jazy, athlete. FRANCE, 15/06/1965. LE CAMPION/SIPA

Il n’y a pas que le champagne qui émoustille.  Il y a des livres. La Raison du sport en est un. C’est-à-dire qu’il porte à la gaîté, éveille les sens, l’intelligence, la réflexion, en nous menant où ne croyions pas. Il a été publié cette année par Jean-Luc Marion, philosophe et académicien. 


Jean-Luc Marion ? Vous le croyiez un philosophe, dans un fauteuil, parlant de phénoménologie, avec sa pipe et son nœud papillon ? Vous n’aviez pas tort… sauf que nous ne saviez pas qu’il est un ancien coureur de fond, entré en philosophie, via Normale, non sans avoir reçu, du sport, une leçon décisive. Et comme son rêve fut longtemps de parler de sport dans un séminaire, ce qu’il n’a pu faire à l’université, il le fait dans ce livre La Raison du sport.

Dédié à Michel Jazy, réuni, à Dax, par Denis Tillinac, en 2019, avec Guy Lagorce, André Darrigade, et tous les autres… ce livre se lit rigoureusement et se savoure comme un Pommard, donnant lieu  aux questions qui s’imposent. Où mène le sport ? De quoi se desporte-t-il ? Est-il uniquement compétition ? Ne serait-il pas également accès à soi-même et à autrui de manière spécifique et intime ? De ce petit cours de philosophie illustrée, je ne garde que quelques exemples.

Pour bien parler du sport, il faut, d’abord, parler en première personne, donc l’avoir pratiqué ; en connaître la légende, donc savoir le raconter, puis savoir le penser. Pari réussi ! Le premier chapitre, personnel, est tout entier sous les ailes de « l’ange de la piste », Jazy, qui révèle Marion à lui-même. En deux chapitres haletants, l’auteur évoque le dernier record du monde qu’il a battu à Saint-Maur, en 1966 : « la tête haute, poitrine ouverte, les genoux qui montent droit mais pas trop », battant son propre record de 1962, par lequel, éloigné du stade pendant quelque temps, Jazy « renaît » à lui-même tout en signant là son adieu. Et la leçon décisive que Marion tire pour lui est celle-là : « Qui ne renaît pas ne naît jamais ».

A lire aussi, du même auteur : La page blanche est-elle raciste ?

Le tour de France, on le sait (ne pas trop le dire quand même à l’historien Patrick Boucheron) fait partie du « roman national ». Événement – tout peut arriver – autant que légende, chacun y trouve son bonheur. Que serait un tour sans spectateurs ? M’est ainsi revenu le nom d’Henry Anglade, cet « homme d’honneur » dont je ne me rappelais pas qu’il avait créé les vitraux de Notre-Dame-des-Cyclistes à Labastide d’Armagnac. Quant aux pages sur le rugby, elles me furent particulièrement source de plaisir, en me confirmant dans l’idée que « ce sport de voyou pratiqué par des gentlemen », ce jeu étrange, avec « sa logique infernale » me demeurait aussi incompréhensible après avoir lu qu’en le regardant.Impossible de raconter l’histoire du sport. Mais on peut évoquer le sport non plus comme confrontation mais exercice de soi. Non pas réflexion sur la maîtrise du corps mais véritable état de grâce où on n’est plus un corps et une âme séparés, mais pure jouissance de soi-même orientée vers autrui car on ne lutte jamais seul. Une jolie page illustre cette idée avec l’évocation de deux coureurs cyclistes luttant roue contre roue, « amis-par-la-foulée » tout droit sortis de Montherlantdans Les Olympiques, ce phénomène qui extasie deux chairs ensemble, un peu comme le phénomène érotique. Ou encore des exemples : faire le Galibier ou le Ventoux ensemble, courir le marathon ensemble ou descendre la Verte, cela peut se raconter mais nul besoin, on se reconnaît tout de suite.

Reste l’angle théologique du récit biblique. Qu’est-ce que l’élection sinon une marche, en réponse à un appel, énigmatique, de Dieu ? Mais si l’homme marche, Dieu, lui, court ; rapide, son verbe parcourt les collines. C’est ici que l’érudition prend toute sa place. Quelle course, quelle foulée ? Course messianique de Jean, course à deux de Pierre et Jean au tombeau. Foulée impeccable de Paul, dont l’auteur fait une étude mot à mot. Car Paul, entraîneur hors pair, a une ferveur « quasi marseillaise » d’aller « droit au but » et d’emporter la couronne du vainqueur où personne n’est vaincu mais où chacun entraîne l’autre pour la partager. Foulée qui échappe à la compétition pour devenir communion. Aucune rivalité mimétique puisque c’est « loi à loi qu’elle se fait ». C’est une très belle étude de l’analogie entre sport et vie spirituelle que le philosophe nous offre ici. Le livre se clôt sur une page très personnelle adressée à « A mon ami, Henri Laëthier », meilleur marathonien français après Simoun, « au talent athlétique brut », homme admirable, maquisard, s’entraînant à l’écart de tous, amateur au plein sens du terme auquel avait rendu hommage, à sa mort, le philosophe, à Lods, le 25 avril 2012.

Jean-Luc Marion, La raison du sport (Grasset, 2026), 240pp.

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Les Belles Heures de Notre-Dame

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Marie-Hélène Verdier est agrégée de Lettres classiques et a enseigné au lycée Louis-le-Grand, à Paris. Poète, écrivain et chroniqueuse, elle est l'auteur de l'essai "La guerre au français" publié au Cerf.

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