Il existe un mécanisme qui caractérise notre époque : la tendance du commentariat, comme des internautes lambda, à former une meute pour dénoncer un bouc émissaire. Ils ne cherchent pas la justice, mais à assouvir un besoin profond, celui d’appartenir au plus grand nombre. Analyse.
Ces derniers mois, l’onde de choc provoquée par le livre-enquête La Meute, signé par Charlotte Belaïch et Olivier Pérou et publié chez Flammarion, aura donné une illustration très concrète du phénomène dont il parle. Consacré au fonctionnement interne de La France insoumise, l’ouvrage a suscité de vives réactions dès sa parution – et sa récente réédition en poche, enrichie de nouveaux chapitres, a relancé les polémiques au cours de l’année.
Dans le même mouvement, les deux journalistes ont été pris pour cibles : critiques publiques de responsables politiques, mises en cause répétées de leur travail, flot de messages hostiles sur les réseaux sociaux, parfois violents.
Quelques pages, quelques extraits, et déjà la mécanique s’enclenche : contestation, disqualification, pression collective. Peu importe, au fond, l’objet précis du livre ou ses conclusions. Ce qui se met en place dépasse le cas lui-même. La mécanique, elle, ne change pas.
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Il faut l’avoir traversée pour comprendre. De loin ça ressemble à un mouvement d’opinion. De près c’est une mécanique de compensation, rien de plus, une mécanique bien huilée qui tourne sur la rancœur des uns et la lâcheté des autres. La meute ne rassemble pas les plus forts mais les plus nombreux. Elle ne naît pas du courage, elle naît de son absence, de ce trou-là précisément, et chacun vient y déposer sa petite misère, son ressentiment, son incapacité à voir un homme debout sans avoir envie tout de suite de le foutre à terre. Additionnez ces petites misères-là, une à une, vous obtenez une force de destruction qui vous surprendra.
Le loup chasse pour vivre. Lui au moins il a une excuse. La meute humaine poursuit pour jouir. Voilà toute la différence, et elle n’est pas mince.
À l’époque numérique elle prospère sous pseudonyme, bien planquée, tous aux abris ! Les prudents se couvrent derrière un avatar. Les plus exaltés finissent par retirer eux-mêmes le masque, tellement contents d’être nombreux, tellement sûrs que le nombre les absout de tout. Ils ne cherchent pas la vérité, ça non, très peu pour eux – ils veulent le lynchage. L’objectif n’est pas de convaincre mais de faire taire, d’humilier puis d’écraser. Il faut que celui qui dérange disparaisse tout simplement des radars de leurs ego, et ça va vite, refuser le catéchisme du jour suffit, on est suspect avant d’avoir fini sa phrase.
La cible, presque toujours, c’est la seule personne du groupe qui a encore une colonne vertébrale. Celle qui dit non. Celle qui préfère perdre une relation plutôt que son honneur. Ça, on ne le lui pardonne pas. Sa seule présence rappelle aux autres ce qu’ils ont lâché en route, depuis longtemps déjà – le goût du risque, l’honnêteté, le refus de courber l’échine devant n’importe qui.
Le phénomène, remarquez, n’a rien de neuf. Les cénacles littéraires en offrent le spectacle depuis toujours. Les surréalistes eux-mêmes n’arrêtaient pas d’exclure, de juger, de purger – Breton distribuait les brevets de pureté avec une rigueur de commissaire politique, pas moins. Autour de Sartre, certaines fidélités tenaient plus du serment que du débat. Les partisans de Camus contre ceux de Sartre, ça a dépassé les livres très vite, ça devenait des appartenances, presque des religions. Aujourd’hui les pétitions remplacent la lecture, purement et simplement. On signe avant d’avoir ouvert le roman. On condamne un écrivain pour une rumeur, une phrase arrachée à son contexte, ou simplement parce qu’il refuse d’enfiler l’uniforme moral du moment – et l’uniforme, il faut le porter au garde-à-vous.
Le militantisme est devenu une esthétique, rien qu’une pose. On ne pense plus, on montre qu’on pense comme les autres, et c’est tout ce qui compte. Les textes passent après les postures. L’œuvre, on s’en fiche, elle devient un détail – seule compte la conformité de l’auteur au règlement intérieur de l’époque.
La littérature exige précisément l’inverse. Elle demande force et solitude, parfois une longue résistance contre son propre camp, contre les siens, contre soi-même à l’occasion. Lire n’est pas manifester. Lire, ça suppose d’accepter d’être déplacé, contredit, blessé même, en plein cœur s’il le faut. Une foule ne lit pas. Elle applaudit ou elle hue, un point c’est tout. Entre ces deux réflexes-là il n’y a plus de place pour l’intelligence, plus la moindre place.
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Notre époque préfère les chorales aux voix, toujours. On célèbre les rassemblements, les festivals, les grandes déclarations collectives, les photos de groupe où chacun sourit sous la bannière de la vertu, content de soi, content des autres. On boit ensemble. On se rassure ensemble. On désigne un ennemi dont les contours changent chaque semaine mais dont la fonction, elle, ne change jamais : cimenter le troupeau. Qui refuse d’aboyer avec les autres devient l’étranger, tout de suite, sans procès.
Le plus inquiétant n’est pas que la meute attaque – elle l’a toujours fait, on le sait. Le plus inquiétant c’est qu’elle arrive à convaincre les spectateurs que le courage est une faute, que la nuance est une trahison, que la solitude est louche. Les meilleurs ne doutent pas de ce qu’ils pensent, non, ils souffrent seulement d’être traités comme des pestiférés pour avoir refusé de mentir. Rien que ça.
Voilà la victoire de la meute. Faire passer la lâcheté pour de la morale. Transformer la peur en vertu. Et persuader chacun, un par un, qu’il vaut mieux appartenir au troupeau que répondre seul de ses paroles.
La Meute - Enquête sur La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon
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