La célèbre et prémonitoire trilogie Mabuse de l’immense Fritz Lang (1890-1976), entamée il y a plus d’un siècle, vient pour la première fois en France d’être éditée en coffret Blu-ray et en version restaurée, chez Potemkine. L’occasion de revenir sur l’un des plus grands génies du crime du cinéma mondial, épousant les angoisses et les peurs de notre temps. Une œuvre intemporelle à voir et à revoir…

À l’instar des aventures extraordinaires de l’Asiatique Fu Manchu (ce « péril jaune » créé par le romancier britannique Sax Rohmer en 1912) ou de celles du maître du crime masqué français Fantômas, inventé au même moment par les écrivains iconoclastes Pierre Souvestre et Marcel Allain, la figure complexe et protéiforme mabusienne vient considérablement enrichir et moderniser cette galerie transnationale des génies du mal du début du XXe siècle. Nous sommes alors à quelques années du déclenchement du Premier conflit mondial, qui allait célébrer les noces de sang du machinisme industriel, du chauvinisme belliciste et des nouvelles technologies de propagande « médiatique ».
Naissance d’un auteur
Né à Vienne dans une famille bourgeoise en 1890, sous le règne de l’empereur austro-hongrois François-Joseph Ier, le jeune Fritz Lang entame d’abord des études d’architecture sous l’influence d’un père autoritaire. Très vite, il décide de laisser libre cours à ses passions et s’oriente vers des études supérieures d’arts plastiques à Vienne puis à Munich. Pour subvenir à ses besoins et s’affranchir de toute tutelle familiale, il se résout à vendre des dessins et des affiches, s’inspirant notamment de l’œuvre du peintre et dessinateur autrichien Egon Schiele.
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Une rencontre capitale va alors changer le cours de sa vie : celle du producteur allemand Erich Pommer, venu fonder dans la capitale autrichienne une antenne de sa société de production Decla (Deutsche Eclair). Lang devient d’abord son scénariste avant de passer lui-même à la réalisation avec plusieurs longs métrages, dont un magnifique serial, Les Araignées (Die Spinnen), photographié en partie par la future légende de l’expressionnisme Karl Freund.
Il enchaîne avec une fable métaphysique sur la destinée, les coups du sort et le caractère inéluctable de la mort, l’excellent Les Trois Lumières (Der müde Tod). Il décide alors d’approfondir ses amours feuilletonesques de jeunesse en s’inspirant des méfaits d’un personnage littéraire diabolique et génial, le docteur Mabuse, créé par l’écrivain luxembourgeois Norbert Jacques. Son roman (Dr. Mabuse, der Spieler), publié en 1921 dans le Berliner Illustrierte Zeitung, remporta immédiatement un succès considérable.
Le cinéaste viennois entreprend l’adaptation cinématographique en deux parties (Le Grand Joueur, un tableau de notre époque ; Inferno, une pièce sur les hommes de ce temps), aidé au scénario par sa future femme, Thea von Harbou, qui adhérera par la suite aux thèses national-socialistes.
Scènes de la vie future
Simultanément psychiatre, hypnotiseur, stratège financier, joueur invétéré, démagogue, Führer en puissance et mâle dominant en quête de l’assouvissement de son désir absolu auprès de toute communauté humaine, Mabuse évolue dans une Allemagne d’après-guerre en profondes mutations : la fameuse et fragile République de Weimar.
Au premier abord, le spectateur a l’impression d’un pays en roue libre, en proie à la décadence morale (incarnée par les frasques de la comtesse Dusy Told – Gertrude Welcker), à la transgression des interdits, à la confusion des valeurs (sexualité libre, recours à toutes les drogues) ainsi qu’aux soubresauts économico-financiers qui lui seront finalement fatals à la fin des années 1920.
Dans le même temps, Berlin apparaît comme une métropole bouillonnante, dynamique et hédoniste, proposant des avancées dans tous les domaines : psychiatrie, médecine, spiritisme, arts (on notera le mélange extravagant, dans les différents plans d’intérieurs, entre les influences expressionnistes, les arts primitifs, africains et asiatiques, ou encore les fulgurances très « Art nouveau » et « Art déco »). Sans oublier les fabuleuses scènes constitutives d’un « entertainment » très moderne et avant-gardiste, avec des spectacles sophistiqués et licencieux mettant en scène des femmes aux tenues affriolantes, annonçant la future société occidentale du spectacle et du divertissement.
« Nous avons le sang fatigué pour supporter la vie ; nous avons besoin de sensations très spéciales ! » déclare une danseuse de cabaret aux intentions troubles. Lang en profite pour dépeindre les bas-fonds et les cercles plus huppés d’une société qui cherche à s’enivrer de jeux et de prostitution comme pour mieux oublier sa funeste réalité. Ce qui demeure fascinant est la capacité du génie démoniaque à profiter et à tirer parti, avec une facilité déconcertante, de l’indolence, de l’ennui de vivre et de la servitude volontaire dans lesquels semblent embourbés les différents protagonistes de la grande ville. Il accrédite par-là la thèse de Siegfried Kracauer (De Caligari à Hitler) sur la quête inconsciente d’un maître autoritaire, voire tyrannique, exprimée par les classes moyennes et bourgeoises de cette époque si particulière.
Héritage maléfique
Début des années 1930. Face à la montée des périls, Lang réalise M le Maudit, chef-d’œuvre paranoïaque du film noir moderne. Le film devait d’abord s’intituler Les Assassins sont parmi nous, titre finalement abandonné par crainte de la réaction des autorités. Son succès place le cinéaste au sommet de son art. Sur l’insistance de son producteur, Seymour Nebenzal (Nero-Film AG), Lang accepte de donner une suite aux aventures machiavéliques de son héros mabusien, qu’il avait pourtant laissé en mauvaise posture dans un asile psychiatrique à la fin du précédent épisode.

Le tournage s’échelonne de septembre 1932 à janvier 1933, soit durant les quelques mois décisifs qui vont permettre à Hitler et aux nazis d’accéder au pouvoir suprême. La réalité semble avoir dépassé la fiction !
Pour son dernier film sur le sol allemand, Lang n’hésite pas à placer dans la bouche du savant fou des extraits complets de slogans propagandistes des dignitaires nazis: « Ce cerveau surhumain [du Dr. Mabuse] aurait réduit cette humanité pourrie en ruines, ce monde sans justice, sans bonté, fondé sur l’égoïsme, la haine. Une humanité criminelle que seule la Terreur peut encore sauver. » Ou encore : « Quand les hommes seront dominés par la Terreur, rendus fous d’épouvante, que le chaos sera la Loi suprême, l’heure de l’Empire du crime sera arrivée ! »
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À distance, par télépathie et par téléportation « hologrammique » (saisissants trucages en surimpression annonçant les futurs effets spéciaux de L’Homme invisible de James Whale), Mabuse continue de contrôler son réseau de malfrats aux quatre coins de la ville, tout en prenant possession du cerveau « friable » du psychiatre chargé de le soigner et de le surveiller. Le commissaire Lohmann (Otto Wernicke – le même acteur qui diligente l’enquête contre M le Maudit) tente de remonter sa piste et de contrecarrer ses plans, bien alerté et aiguillé par son collègue, l’inspecteur Hofmeister, lequel va progressivement sombrer dans la démence…
Le 29 mars 1933, la commission de censure annonce l’interdiction du film, jugé dangereux pour l’ordre et la sécurité publique. Goebbels a-t-il alors véritablement proposé de confier les clés du cinéma allemand à Lang ? Selon le spécialiste langien Michel Ciment, cette rencontre décisive relève davantage de la fiction et contribue à forger la légende du réalisateur viennois.
Quelques semaines plus tard, Lang, divorcé de Thea von Harbou, ouvertement pro-nazie, s’enfuit vers Paris, ville-étape avant de gagner la terre promise nord-américaine, où il écrira de nouvelles et magnifiques pages de l’histoire du cinéma (Furie, notamment, sur le lynchage d’un homme – Spencer Tracy – et l’emballement d’une société devenue irrationnelle…).

Mille yeux pour une surveillance totale
Début des années 1960. Lang revient au pays. Le monde est en proie à une nouvelle hydre, nommée Guerre froide. Les spectateurs vont assister, dans les salles, au grand retour des super-vilains masqués (Fantômas, Fu Manchu, avant les Diabolik et autres Satanik venus de la péninsule italienne…), sur fond de rivalité pour la domination mondiale et de menace d’apocalypse nucléaire.
Pour son dernier film, Lang redonne logiquement vie à son Mabuse, dont le titre original, Die 1000 Augen des Dr. Mabuse, évoque symboliquement « Les Mille Yeux du docteur Mabuse ». Entre la série B tendance « pulp » et le film d’auteur léché, magnifiquement éclairé par la photographie en noir et blanc de Karl Löb, l’artiste balade sa caméra à travers les corridors, les murs et les sous-sols d’un mystérieux hôtel Luxor (aménagé par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale), truffé d’espions et de pièges.
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À travers les agissements d’un médium aveugle, d’un psychiatre ambigu, d’un détective corrompu et même d’un berger allemand particulièrement perspicace, Lang aborde les dérives d’une société fondée sur la surveillance, le contrôle et l’individualisme exacerbé. Derrière la modernité technologique se profile déjà la menace d’un totalitarisme discret, moins spectaculaire que les dictatures classiques, mais tout aussi intrusif.
Revoir aujourd’hui cette trilogie permet de mesurer combien Fritz Lang fut l’un des grands prophètes du cinéma moderne. Plus d’un siècle après sa création, le docteur Mabuse continue d’incarner les fantasmes de domination, de manipulation des masses et de surveillance généralisée. À l’heure des réseaux numériques, des algorithmes et du contrôle informationnel, son ombre plane toujours sur notre présent. Une preuve supplémentaire du caractère profondément intemporel de cette œuvre majeure du septième art.
Docteur Mabuse – Trois films de Fritz Lang, version restaurée, distribuée par Potemkine Films.
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