La fin de L’Odyssée de Christopher Nolan a « dérouté » notre contributeur

Non, non et non, on ne m’appliquera pas le masque du vieux prof râleur qui exige des représentations modernes la fidélité littérale aux classiques. Les metteurs en scène d’opéra ont maintes fois prouvé que la fantaisie la plus débridée pouvait réussir. Il existe un Cosi fan tutte de Mozart en version plage, avec lunettes de soleil, maillots de bain chics et raquettes de tennis qui a beaucoup de charme et d’humour, un Lady Mac Beth de Mzensk de Chostakovitch avec un décor de prison américaine qui rend parfaitement l’enfermement carcéral dans les passions. A l’inverse, un Péléas et Mélisandejoué en appartement moderne, d’où disparaît tout le charme forestier, les fontaines et le bruissement des feuilles présents dans Maeterlinck, raté.

Un film woke ?
Je ne me scandalise pas du wokisme qui affleure sous la surface bleue de la Méditerranée de l’Odyssée de Christopher Nolan, des personnages homériques devenus africains, comme la belle Hélène, dotée en outre d’un visage dont on doute qu’il puisse déclencher une guerre. Le woke est incontournable dans l’Amérique contemporaine, soit qu’on le révère, comme les artistes de gauche, soit qu’on le déteste comme certains hommes politiques. Ça passera comme les fleurettes aux oreilles des hippies. Les épisodes de la première moitié du film sont réussis, le Cyclope est à la fois monstrueux et attendrissant, la magicienne Circé change avec un savoir-faire gracieux les hommes en pourceaux et vice-versa, Charybde et Scylla sont épouvantables à souhait, Matt Damon est un Ulysse réglementaire, rusé et autoritaire, un peu masculiniste pour suivre la dernière tendance.
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Attention, je vais spoiler. La fin du film de Nolan relève du home jacking le plus violent. Le texte d’Homère a réuni des récits préexistants chantés par les aèdes que l’on nommait les nostoi, les retours, retours de différents héros de la guerre de Troie en leur patrie. L’Odyssée est essentiellement le poème du retour. Non, je ne suis pas obnubilé par le splendide poème de du Bellay que tous les Français savaient par cœur du temps où existait une Education nationale digne de ce nom. Le bonheur de retourner vieillir auprès des siens se lit aussi dans le poème Ithaque d’un Grec nommé Cavafy, dans Ulysses d’un Irlandais nommé James Joyce et dans toute la culture occidentale.

Ulysse Colomb, je t’ai pas vu venir !
Ulysse-Matt Damon retourne enfin dans son île, il massacre les prétendants de son épouse Pénélope au cours d’un interminable combat de kung-fu à un contre cent, il se remémore interminablement la prise de Troie, pendant laquelle on coupe la tête d’une très jolie femme, ce que les lois de la guerre antique interdisaient absolument. Non par humanisme mais par bonne gestion du harem de servantes et concubines que possédait chaque roitelet grec. Tout cela passe encore. Mais vient le plus terrible, l’arbouze sur la moussaka : Ulysse et son épouse donnent la royauté à leur fils Télémaque, arment une trière et décident de repartir à la conquête du fatidique Soleil Couchant. Ils vont découvrir l’Amérique ! Ulysse Colomb, on ne s’attendait pas à celle-là ! Une autre interprétation consiste à penser qu’ils sont des migrants à l’assaut d’une terre d’accueil, qui sait ? Le tout accompagné d’un baratin décliniste insupportable sur les siècles barbares qui nous attendent. Au contraire, les poèmes d’Homère, captés par l’écriture à Athènes au VIIIème siècle avant notre ère, sont précisément aux avant-postes du miracle grec et des siècles de haute civilisation que Paul Veyne appelle “ l »Empire gréco-romain”.
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La bonne nouvelle, c’est qu’il sera encore possible de faire des films pour illustrer l’Odyssée après Christopher Nolan. Par exemple une version intimiste qui montrerait que le poème donne une tonalité épique à la vie la plus banale, ainsi celle d’un homme qui aurait quitté les forêts et les lacs du Haut-Périgord et qui y reviendrait vivre sa vieillesse. Ou une version paisible, qui commencerait, comme l’original, par une partie de ballon entre jeunes filles, Nausicaa la fille du roi des Phéaciens et ses compagnes. Surprise, un homme nu et sans connaissance exhibe sa virilité et sa détresse sur la plage, la mer lui lèche les pieds. Elles le réveillent, l’amènent chez le roi, un banquet le réconforte, on lui demande de raconter sa vie. “J’étais à Troie, j’ai imaginé la ruse du cheval creux”. Un film où l’on entendrait le clapotis de l’eau contre les rochers des îles grecques, comme dans l’épisode où Protée, le dieu phoque se métamorphose en divers animaux avant de livrer ses secrets. L’Odyssée a de quoi vivre longtemps encore dans le cœur et la mémoire des hommes.
2h 53m
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