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La République sans civilité annonce les monstres du futur

Retour sur l’affaire « Hamza la Douane »


La République sans civilité annonce les monstres du futur
Hamza dit « La Douane », muni d'un pistolet à eau aux abords du canal Saint-Martin. Capture d'écran X.

« Bonjour madame, c’est péage! » Quelques vidéos ont suffi à transformer « Hamza la Douane », adolescent de quatorze ans, en phénomène viral et en panique morale. Mais derrière cette célébrité tapageuse se dessine une réalité plus inquiétante: celle d’une société où la provocation rapporte davantage que le mérite, où l’autorité est devenue suspecte et où la civilité s’efface au profit de la mise en spectacle de l’insolence.


Il s’y met en scène en multipliant les provocations, revendiquant parfois que ceux qui réprouvent son comportement seraient des « racistes ». Comme souvent, le débat s’est aussitôt polarisé entre fascination, indignation et polémiques. Pourtant, l’essentiel est ailleurs. Au-delà de la trajectoire d’un enfant et du bruit médiatique qui l’entoure, cette séquence invite à s’interroger sur une question plus fondamentale : qu’est devenue une société dans laquelle la transgression, l’insolence et la mise en scène de soi peuvent apparaître, aux yeux d’une partie de la jeunesse, comme des chemins vers la reconnaissance ?

Recherche de visibilité

Depuis plusieurs jours, des vidéos tournées autour du canal Saint-Martin montrent un adolescent de quatorze ans surnommé « Hamza la Douane » multipliant les provocations, les intimidations, les altercations avec des passants et les défis lancés aux forces de l’ordre, sous l’œil des téléphones portables qui assurent leur diffusion virale. Au-delà du tumulte médiatique et de la personnalité d’un enfant, cette séquence dit quelque chose de plus profond : elle révèle une société dans laquelle la recherche de visibilité, la transgression des règles et la mise en scène du manque de civilité peuvent devenir, pour une partie de la jeunesse, un moyen d’acquérir du prestige et de la reconnaissance.

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Un garçon de quatorze ans devient, pendant quelques jours, un personnage dont parlent les réseaux sociaux, les chaînes d’information et les conversations. Il serait vain de s’attarder sur sa personne. Dans quelques semaines, un autre visage remplacera le sien. Les célébrités de cette époque sont aussi fugitives que les images qui les fabriquent. En revanche, les raisons pour lesquelles un adolescent peut acquérir une telle visibilité méritent que l’on s’y arrête, car elles disent quelque chose de beaucoup plus profond que son histoire personnelle.

Contexte social

Les enfants ne choisissent pas les valeurs de la société dans laquelle ils grandissent. Ils découvrent très tôt ce qui impressionne leurs camarades, ce qui attire les regards, ce qui procure du prestige. Ils comprennent avec une remarquable rapidité où se trouve la récompense. Les discours des adultes les intéressent moins que les comportements qu’ils voient récompensés. Un enfant apprend davantage de la hiérarchie réelle des valeurs que des leçons de morale qu’on lui adresse. Que ce garçon soit issu d’une famille d’origine algérienne et qu’il ait grandi dans une cité du vingtième arrondissement de Paris ne suffit évidemment pas à expliquer son comportement. En revanche, ces éléments permettent de comprendre le contexte social dans lequel il construit son identité, d’autant plus lorsqu’il affirme que ceux qui ne supportent pas ses provocations seraient aussitôt des « racistes ». Ce renversement, qui consiste à faire passer la critique d’un comportement pour une hostilité envers une origine, est devenu l’un des ressorts les plus puissants de notre vie publique. Il contribue à rendre plus difficile encore la transmission des règles communes de civilité. Raquel Garrido comparait récemment Hamza au Petit Nicolas de Sempé. En dehors du fait que nous ne vivons plus à l’époque du Petit Nicolas, il est évident qu’une partie de la jeunesse dont Hamza fait partie est devenue une ennemie du vivre ensemble, caractérisé par des règles de civilité acquises depuis longtemps. 

L’ancienne députée LFI Raquel Garrido a comparé Hamza au Petit Nicolas de Sempé sur BFMTV. Capture.

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Depuis plusieurs décennies, une partie des élites politiques, médiatiques, universitaires et culturelles a progressivement affaibli tout ce qui donnait à l’autorité une légitimité naturelle. L’autorité des parents devait être déconstruite au nom de l’autonomie de l’enfant, celle des enseignants au nom de la pédagogie, celle de la police au nom de la lutte contre les violences institutionnelles, celle des frontières au nom de l’ouverture sans limites, celle de la nation au nom d’une culpabilité historique devenue le principal récit collectif. Chacune de ces critiques pouvait contenir une part de vérité. Leur accumulation a produit un résultat que peu avaient anticipé : l’idée même d’autorité est devenue suspecte.

Civilité, un mot d’un autre âge

Une société peut parfaitement vivre avec des autorités contestées. Une démocratie repose même sur cette possibilité. Elle ne peut en revanche survivre lorsque le respect disparaît. Car le respect ne consiste pas à approuver. Il consiste à reconnaître qu’une personne, une fonction ou une institution mérite d’être traitée avec une retenue particulière parce qu’elle participe au bien commun. On peut contester un professeur sans l’insulter, critiquer un policier sans chercher à l’humilier, combattre un gouvernement sans souhaiter la disparition de l’État. Toute civilisation repose sur ces distinctions. Lorsqu’elles s’effacent, la vie commune commence à se défaire.

Le mot de civilité paraît aujourd’hui appartenir à un autre âge. Il désigne pourtant l’un des plus grands acquis de la civilisation européenne. La civilité est cette discipline intérieure qui permet à des individus différents de vivre ensemble sans que chaque désaccord dégénère en affrontement. Elle dispense la plupart du temps du recours à la force publique parce qu’elle est devenue une seconde nature. Elle ne supprime pas les conflits ; elle leur impose des limites.

C’est précisément cette disposition qui recule.

Les agressions contre les enseignants, les médecins, les pompiers, les élus locaux, les contrôleurs, les policiers ou les simples passants ne relèvent pas de phénomènes séparés. Elles expriment une même difficulté à reconnaître que l’autre existe indépendamment de soi, qu’il possède une dignité qui interdit de le réduire à un obstacle ou à un objet de mépris. La multiplication des violences visibles n’est que la partie émergée d’une transformation beaucoup plus profonde : la disparition progressive de cette retenue intérieure sans laquelle aucune liberté durable n’est possible.

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L’affaire de Louis, lynché à Narbonne, avait déjà révélé jusqu’où pouvait conduire cet effacement de la civilité. Les circonstances n’ont évidemment rien de commun avec celles qui entourent aujourd’hui la notoriété éphémère d’un adolescent. Pourtant, un lien existe. Dans les deux cas, ce qui frappe est la facilité avec laquelle l’humiliation devient un spectacle. La caméra n’est plus un simple témoin ; elle participe à l’événement. Elle transforme la violence, la provocation ou l’insolence en objet de consommation. Ce qui importe n’est plus seulement l’acte ; c’est le regard des autres.

Ne blâmons pas trop vite Tiktok !

Les réseaux sociaux ne sont pourtant pas les responsables de cette évolution. Ils en accélèrent les effets, mais ils n’en sont pas l’origine. Ils ne font que révéler un déplacement plus ancien des critères de reconnaissance. Une partie de la société admire aujourd’hui moins ceux qui construisent que ceux qui impressionnent, moins ceux qui servent que ceux qui occupent l’espace médiatique, moins ceux qui accomplissent une œuvre que ceux qui savent attirer l’attention. Ces adolescents ne créent pas cette hiérarchie ; ils s’y adaptent.

C’est pourquoi il serait aussi absurde de diaboliser un enfant que de minimiser ce qu’il révèle. À quatorze ans, un garçon ne porte pas la responsabilité d’une mutation culturelle. Il en est le produit. Il a simplement compris ce que beaucoup d’adultes refusent encore de voir : dans un univers saturé d’images, la visibilité procure souvent une reconnaissance que le travail, le savoir ou le mérite obtiennent beaucoup plus difficilement.

Le véritable problème n’est donc pas un adolescent. Il réside dans l’incapacité croissante de transmettre ce qui faisait tenir ensemble des individus qui ne partageaient ni les mêmes origines, ni les mêmes croyances, ni les mêmes intérêts. Une démocratie ne repose pas seulement sur des lois, des tribunaux ou des policiers. Elle repose d’abord sur une culture de la limite, sur la conscience que chacun doit quelque chose aux autres avant même de faire valoir ses propres droits. Lorsque cette évidence disparaît, la loi est appelée à remplacer ce que l’éducation ne transmet plus, la police à réparer ce que la famille et l’école n’ont pas réussi à construire, et les tribunaux à arbitrer des conflits que la civilité empêchait autrefois de naître.

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L’inquiétude ne devrait donc pas porter sur un nom que l’actualité aura bientôt remplacé par un autre. Elle devrait porter sur une société qui semble avoir perdu la conscience que le respect n’est pas une marque de faiblesse mais la première condition de la liberté. Une République cesse de se défaire le jour où ses lois changent ; elle commence à se défaire le jour où disparaît cette discipline intérieure qui conduit l’ensemble des citoyens à reconnaître spontanément qu’il existe des limites qu’aucune caméra, aucune mode et aucune recherche de célébrité ne devraient jamais leur donner envie de franchir. Hamza et les adolescents qui lui ressemblent s’amusent à dépasser ces limites mais il se pourrait  que, pour paraphraser Goya et sa célèbre formule, le sommeil de notre raison finisse par engendrer les monstres du futur.   

Le maire de Paris Emmanuel Grégoire, ici photographié en compagnie de Hamza, avait autorisé, quelques jours plus tôt au début de la canicule, la baignade dans le canal Saint-Martin. Un acte de pure démagogie face au non-respect de l’interdiction.

La société malade

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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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