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La Shoah à domicile

Tobie Nathan publie "L'Assassin du genre humain" chez Stock (2026)


La Shoah à domicile
Tobie Nathan. D. R.

Marcel Petiot: faux résistant et vrai tueur. Le docteur promettait la fuite à des familles juives mais les assassinait puis les incinérait chez lui. Dans L’Assassin du genre humain, le psychanalyste Tobie Nathan explore les profondeurs de cette âme criminelle propre aux époques en pleine dislocation.


Écrivain, ethnopsychiatre, psychologue, diplomate… Tobie Nathan a eu mille vies, mais une seule passion : l’âme humaine. Ce disciple de Georges Devereux ausculte les méandres de notre pensée depuis plus de cinquante ans à travers ses consultations et ses romans. L’Assassin du genre humain, dernier en date, revient sur l’affaire Petiot.

Le lundi 18 mars 1946, au palais de justice de Paris, s’ouvre un procès qui fait grand bruit. Celui d’un médecin accusé de vingt-sept assassinats. Prétendant appartenir à un réseau de résistants et faciliter l’évasion de familles juives, ce généraliste les droguait, les dévalisait et les achevait dans sa petite clinique du 21, rue Le Sueur. L’intérêt du docteur Nathan pour celui qu’on appelait le docteur Satan date de l’époque où il travaillait en tant que psychologue expert sur des affaires de tueurs en série. Depuis, sa fascination pour les assassins hors norme n’a pas faibli. Il cite volontiers Gilles de Rais, Landru, mais sa « préférence » va à Petiot. Il l’a traqué pendant près de deux ans, faisant des allers et retours incessants entre les Archives de Paris, celles de la préfecture de police et son bureau. « J’étais littéralement possédé par mon sujet », confie-t-il à Causeur.

Docteur Satan

Il y a eu de nombreux ouvrages sur cette affaire, mais celui de Tobie Nathan en propose une interprétation particulière. Il s’agit d’abord d’un roman qui se déploie sur deux époques : les années 1942-1944, durant lesquelles le médecin met en œuvre son plan maléfique, et aujourd’hui, via le personnage de Jade, brillante étudiante qui prépare une thèse de doctorat en criminologie sur ses meurtres. Nathan ne s’en cache pas : Jade, c’est lui. « Elle est comme moi, toujours à l’affût de théories inattendues. » Et celle que l’auteur développe ici l’est particulièrement. « Petiot est le spécialiste du meurtre parfait. Un homme qui n’a aucun remords. Des comme lui il y en a un par époque, et heureusement pas dans toutes les époques. Or pour comprendre un crime, il faut comprendre l’époque. » Le tueur en série est une sorte de « sociographe » : « Un baromètre sur lequel s’inscrivent les vibrations d’un monde en déréliction. Gilles de Rais a œuvré entre 1430 et 1440, années de morcellement du royaume de France, Landru pendant la Première Guerre mondiale, Petiot pendant la Seconde. Chaque époque produit ses criminels. » Quand on lui demande s’il pourrait y avoir un nouveau Petiot, il temporise : « Nous n’en sommes pas encore là. Pour qu’il y ait un tueur de cette envergure, il faudrait que la déstructuration de l’identité nationale soit beaucoup plus avancée qu’elle l’est aujourd’hui. »

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Nathan a abordé Petiot comme un cas et rappelle volontiers les antécédents psychiatriques de sa mère. Lorsque le petit Marcel avait 3 ans, cette dernière a connu un épisode psychotique. Elle est restée longtemps internée avant de mourir à Sainte-Anne. « Cela n’excuse rien mais permet de comprendre. » Si d’aucuns pensent que Petiot était fou, ce n’est pas le cas de l’écrivain qui souligne son intelligence hors du commun. « Il fallait être diablement malin pour imaginer le dispositif qu’il a mis en œuvre. C’était d’ailleurs un grand manipulateur. Il a réussi à se faire interner plusieurs fois alors qu’il n’était pas plus fou que vous ou moi. Je n’aurais pas aimé l’avoir comme patient… il aurait fini par me manipuler », s’amuse notre auteur. Tobie Nathan rappelle plus sérieusement que le docteur Satan était originaire de l’Yonne, une terre de sorciers, avant de nous livrer sa conviction profonde : « Petiot était un païen révolté. Il était contre le christianisme et a profité d’une époque de déstructuration pour mettre en scène des cultes païens disparus. »

Un livre de devin

Chez Nathan, le psychologue et le romancier marchent main dans la main. « Tout est vrai dans ce livre. Les seules choses que j’ai inventées proviennent de la psychologie et de la culture. » Une rigueur mâtinée de génie qui lui a permis de reconstituer de façon très concrète la manière dont Petiot procédait. La façon dont il attirait les familles juives, leur faisant miroiter un passage en Argentine, comment il les tuait, comment il faisait disparaître les corps. Quand on souligne que ce processus n’est pas très éloigné de celui des nazis, Tobie Nathan confirme : « Absolument ! Petiot a inventé la Shoah à lui tout seul », et de préciser que son procès a été le premier procès de la Shoah. « Puis, pendant quarante ans, les tribunaux n’en ont plus parlé. Peut-être parce que c’était trop terrible, peut-être parce que la France était trop concernée. Il y a eu Pétain, il y a eu Laval, mais beaucoup d’autres aussi… »

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Lorsqu’on lui demande si L’Assassin du genre humain est autant un livre sur les crimes du Dr Petiot que sur la dérive de notre société en proie à un antisémitisme grandissant, Tobie Nathan va plus loin : « C’est à la fois un livre d’historien et un livre qui prédit ce qui risque d’arriver. Un livre de devin si vous voulez. » Et l’écrivain de rappeler « cette passion française de l’expulsion des juifs de France ». Il en compte quatorze depuis le vie siècle et s’inquiète qu’il y en ait une quinzième, officiellement pour raisons politiques : « Si on nous met devant un choix : se désolidariser d’Israël ou partir, alors nous partirons. » L’expulsion, le romancier l’a déjà vécue. À l’âge de 8 ans, il a été contraint de quitter l’Égypte du jour au lendemain avec toute sa famille. « Nous nous sommes retrouvés sur le port de Naples avec deux valises et pas un sou en poche. » Une fois en France, il se rappelle avoir été ostracisé. « À la fin des années 1950, l’ambiance était toujours antisémite. Après, en 1968, il y a eu une trêve qui a duré à peu près vingt ans, puis ça a repris. Aujourd’hui un vent mauvais s’est à nouveau levé, je souhaite que ce ne soit qu’une bourrasque passagère, mais je n’en suis pas certain. »

L’Assassin du genre humain, Tobie Nathan, Stock, 2026, 432 pages.

L'assassin du genre humain

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Juin 2026 - #146

Retrouvez cet article dans le Magazine Causeur N°146 de Juin 2026

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Alexandra Lemasson est critique littéraire. Elle collabore au JDD et à la Revue des deux mondes. Elle est l'auteur de : Virginia Woolf aux Editions Gallimard et La petite folie aux Editions Léo Scheer.

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