
Décidément, le Théâtre de Poche a l’art de créer des couples de charme. Et qui tiennent l’affiche ! Ainsi de Judith Magre et Éric Naulleau dans leur évocation d’Aragon. Ce n’est pas étonnant, dira-t-on, la poésie et l’amour, ça va ensemble. C’est vrai. Encore faut-il les incarner. Elle : le cou de soie rouge, son légendaire sourire, ses yeux en hirondelles. Lui, foulard autour du cou, donné par la fée du logis, les mains qui vont des pages imprimées aux épaules de Judith. Au diable l’IA dont on nous rebat les oreilles ! Vive Louis, André, Isidore, Nancy, Elsa et les autres qui sont de chair et d’os ! Vive les alexandrins de souche ! Écoutons-les nous parler d’un temps pas si loin et de nous-mêmes !
Aragon, dites-vous ? Le stalinien ? L’amoureux fantasmé d’Elsa ? L’homosexuel ? Le dandy habillé par Cardin ? Oublions, sans l’occulter, ce que l’on ne sait que trop : l’auteur de l’affreux Guépéou et le dandy sénile, et écoutons plutôt, à travers les textes, connus et moins connus, une vie d’homme et de poète particulièrement féconde et complexe qui s’inscrit dans une tradition très française de l’Histoire — quand la poésie jouait pleinement un rôle actif.
Judith Magre, on l’avait entendue dans Baudelaire et Apollinaire. On en avait redemandé : nous sommes servis. L’actrice célèbre, qui va franchir allègrement la barre d’un siècle, est inséparable de Montparnasse où Louis rencontre Elsa. Du Poche, également, elle en est, depuis le début, une fidèle entre les fidèles. En témoigne une amitié partagée avec Philippe Tesson dont Éric Naulleau lui-même fut le témoin. Elle a connu également Aragon. N’a-t-elle pas accompagné en Russie le poète qui, nous dit Éric, lui récita les vers célèbres d’Il n’y a pas d’amour heureux… ? (Sauf au Poche, a-t-on envie d’ajouter !)
Qu’aime-t-on tout particulièrement chez Judith Magre ? Sa voix grave et précise, sa façon brève de dire et d’enchaîner les vers. Les alexandrins sont dits avec solennité et sans afféterie, sans effets spéciaux, sans déclamation. Sans ces silences racoleurs qui retardent un mot ou une syllabe. Par exemple, les vers si célèbres du poème « Celui qui croyait au ciel / Et celui qui n’y croyait pas » sont dits à la suite, tout naturellement, comme chacun pourrait les « réciter » : à l’ancienne. Et cela, c’est délicieux.
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Plaisir, donc, d’entendre des alexandrins dans des morceaux d’anthologie. Plaisir des rapprochements faits d’une voix entendue par Naulleau, avec notre époque, en les actualisant mais sans excès. La révolte contre les bourgeois, le désespoir passent toujours et encore ! Vous vous souvenez ? « Je n’aime pas les gens qui crachent dans la soupe / Je n’aime pas les gens », c’est dans La Grande Gaîté. Ou dans Poème à crier dans les ruines : « Tous deux crachons tous deux / Sur ce que nous avons aimé… Crachons sur l’amour / Sur nos lits défaits / Et sur votre amour / Fût-il ton amour / Crachons tous les deux. » Dits sans aucun pathos ni grincement, sur un ton d’évidence, on n’en apprécie que plus : « Mon tendre amour, mon cher amour, ma déchirure. » Et puis « La valse des adieux » : cette fable ou ce poème, ce testament mélancolique « emprunté au temps des crinolines », est toujours aussi émouvant.
Car « l’amour, la poésie », c’est aussi celle de la France et de sa langue. Toujours vraie est la leçon d’histoire donnée par « La Rose et le Réséda » : l’appel à l’unité de la Résistance par-delà les clivages. Toujours vraie, la poésie du Crève-cœur et des Yeux d’Elsa, dont il faut faire nôtres les leçons de politique et de linguistique. Quant aux poèmes chantés par Léo Ferré, ils ne sont pas un simple fond sonore quand on sait combien la chanson sentimentale, épique ou populaire a tenu, dans la poésie d’Aragon, une place primordiale. Le grand poète qu’il fut manie l’alexandrin et le vers dit « libéré » avec une excellence particulière.
Judith Magre et Éric Naulleau sont unis, dès leur rencontre, par une amitié qui donne tout son prix à ce spectacle. Éric vante l’ardeur de Judith et le bonheur merveilleux de travailler ensemble. Ce qui se voit et s’entend à travers sa présence attentive, tendre et discrète. Alors, une fois encore, allez au Poche ! C’est tous les lundis à 19 heures. La dernière, c’est le 7 juillet. Et même, si j’étais vous, je leur apporterais, à tous deux, pour cette dernière, un bouquet de rose et de réséda. Ainsi le veut la tradition. Ils le valent bien !
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