Les guerres commencent souvent avec des certitudes et s’achèvent dans l’ambiguïté. Celle contre l’Iran ne fait pas exception. Lancée pour remodeler l’ordre régional, elle débouche aujourd’hui sur un compromis temporaire qui ressemble davantage à une suspension des hostilités. Mais au Moyen-Orient, les effets décisifs des guerres ne sont pas toujours immédiats. Reste donc à savoir si les véritables conséquences du conflit ne sont pas encore devant nous…
Au moment où les dirigeants du G7 se réunissent à Évian, les regards se tournent vers Genève où pourrait être signé, dès vendredi, un accord-cadre entre Washington et Téhéran. Les informations disponibles demeurent fragmentaires et souvent contradictoires, mais plusieurs éléments semblent désormais acquis. Il ne s’agirait pas d’un traité définitif mais d’un mémorandum, une promesse de vente ouvrant environ soixante jours de négociations supplémentaires. L’Iran accepterait la prolongation du cessez-le-feu et la réouverture complète du détroit d’Ormuz. En échange, les États-Unis lèveraient certaines mesures de blocus économique et autoriseraient des mécanismes limités d’accès aux fonds gelés. En revanche, les questions essentielles demeurent largement reportées avec en tête le devenir du stock d’uranium enrichi, le démantèlement des infrastructures nucléaires, les capacités balistiques et le soutien aux réseaux régionaux iraniens et plus concrètement la situation au Liban.
Les Kurdes manquent à l’appel
Si cet accord se confirme, il consacrera un paradoxe. Jamais l’Iran n’a subi un choc militaire aussi violent depuis la guerre contre l’Irak. Pourtant, à l’arrivée, les objectifs stratégiques affichés au début de la campagne paraissent largement hors d’atteinte. Pour comprendre ce résultat, il faut revenir aux premiers jours de la guerre.
L’offensive initiale fut d’une rapidité sidérante. En quelques heures, une grande partie de la chaîne de commandement politique et militaire iranienne fut frappée. Les centres de décision, les responsables militaires et plusieurs infrastructures critiques furent ciblés simultanément. L’objectif était clair : provoquer une décapitation du régime, créer un effet de sidération et ouvrir une fenêtre politique permettant l’effondrement du pouvoir. Mais cette campagne aérienne n’était vraisemblablement que la première phase d’un plan plus vaste.
De nombreuses informations apparues depuis la fin des combats indiquent qu’une seconde phase devait suivre immédiatement. Celle-ci reposait sur les forces kurdes stationnées dans le Kurdistan irakien. Plusieurs groupes kurdes iraniens avaient été contactés. Des discussions avaient eu lieu avec les principales formations politiques kurdes d’Irak. Selon plusieurs sources, Washington envisageait même de fournir une couverture aérienne afin de permettre à ces mouvements d’entrer en Iran et de s’emparer de portions du Kurdistan iranien.
La logique était cohérente. La décapitation du régime devait être suivie d’une insurrection périphérique. Les régions kurdes, traditionnellement hostiles à Téhéran, auraient constitué le point de départ d’une dynamique de fragmentation interne. Une fois l’autorité centrale affaiblie, d’autres minorités ou oppositions auraient pu être encouragées à entrer dans la danse. Le changement de régime n’aurait alors plus reposé uniquement sur les frappes aériennes mais sur une combinaison entre pression militaire extérieure et déstabilisation intérieure. Or c’est précisément ce mécanisme qui fut abandonné. Très rapidement, Donald Trump choisit une autre guerre.
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Selon les révélations de l’ancien chef du renseignement militaire israélien, le général Tamir Hayman, le président américain renonça personnellement à l’option kurde après des discussions avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan. Plusieurs autres sources convergent sur le fait qu’Ankara est intervenu activement afin d’empêcher toute opération susceptible de renforcer les mouvements kurdes armés dans la région. Cette opposition turque est facile à comprendre, et par ailleurs aurait dû être anticipée et traitée.
Pour Ankara, la perspective de voir émerger un vaste espace kurde autonome, voire indépendant, de part et d’autre de la frontière constituait un danger supérieur à la survie du régime iranien lui-même. Depuis plusieurs décennies, la politique turque repose sur le refus absolu de toute consolidation politique ou militaire du nationalisme kurde régional. La politique turque en Syrie ces dernières années en est l’exemple le plus récent. Une intervention kurde en Iran aurait pu produire exactement ce scénario. Mais l’abandon de cette option transforma radicalement la nature du conflit.
Jusqu’alors, la campagne possédait un « end game », dont la faisabilité reste sujette à débat. Les frappes de décapitation n’avaient pas pour objectif principal la seule destruction de l’appareil de commandement iranien. Elles devaient créer les conditions d’une recomposition politique interne en affaiblissant suffisamment le régime pour permettre à une insurrection armée de prendre pied sur le terrain. Dès lors que l’option kurde est abandonnée, cette articulation entre succès militaire et transformation politique disparaît. L’objectif final devient alors extrêmement difficile, voire impossible, à définir et donc à atteindre. A partir de ce moment, la guerre continue alors sans véritable solution politique finale.
Sentiment d’inachèvement
Les frappes peuvent détruire des installations, éliminer des responsables ou ralentir certains programmes. Elles ne disposent cependant plus d’aucun mécanisme crédible permettant de transformer ces succès tactiques en changement stratégique durable. Cette évolution explique largement le sentiment d’inachèvement qui caractérise aujourd’hui le bilan de la campagne.
Le second problème concerne le détroit d’Ormuz. Là encore, le plan initial semble avoir reposé sur l’hypothèse d’une guerre très courte. Une campagne fulgurante suivie d’un effondrement politique provoqué par l’insurrection kurde aurait empêché l’Iran de perturber des flux énergétiques mondiaux, son principal levier stratégique. Or lorsque la guerre se prolonge, même légèrement, la logique change complètement.

Le blocage partiel d’Ormuz ne provoque ni l’effondrement économique mondial que certains redoutaient, ni la crise systémique que d’autres espéraient. Les marchés s’adaptent progressivement. Les armateurs modifient leurs itinéraires. Les transferts de cargaison de navire à navire se multiplient. Les stocks stratégiques amortissent une partie du choc. Cette adaptation a toutefois un coût. Elle se traduit par une hausse des frais de transport et d’assurance, une remontée progressive de l’inflation, un ralentissement de l’activité économique et des tensions politiques croissantes dans de nombreux pays importateurs d’énergie. À cela s’ajoute la perturbation des flux d’autres matières premières essentielles, qu’il s’agisse des engrais, des produits pétrochimiques entrant dans la fabrication des plastiques, de l’aluminium ou encore de certaines molécules indispensables à l’industrie chimique. Dès lors, les coûts d’une guerre prolongée contre l’Iran deviennent rapidement difficiles à supporter pour les États-Unis et leurs alliés. Lorsque Donald Trump comprend que cette nouvelle stratégie, improvisée après l’abandon de l’option kurde, ne peut déboucher sur une victoire décisive, sa logique évolue. L’objectif n’est plus de transformer le Moyen-Orient mais de limiter les dégâts. En d’autres termes, il s’agit désormais de « cut the losses and move on » : arrêter l’hémorragie, stabiliser la situation et passer à autre chose avant que les coûts économiques et politiques ne deviennent supérieurs aux bénéfices espérés…
Parce que la guerre conçue pour être brève est devenue une guerre sans véritable conclusion politique, la question d’Ormuz a fini par occuper une place centrale qu’elle n’aurait jamais dû atteindre dans le scénario initial. Le résultat final est donc paradoxal.
Militairement, les performances israéliennes et américaines furent impressionnantes. Peu d’États auraient été capables d’infliger en quelques jours un tel niveau de désorganisation à l’appareil sécuritaire iranien. Mais stratégiquement, le bilan apparaît beaucoup plus mitigé. Le régime iranien est toujours là. Son programme nucléaire a été retardé mais non éliminé. Ses capacités balistiques ont été affaiblies mais non supprimées et aucune limite n’a été imposé aux Iraniens dans ce domaine. Ses réseaux régionaux ont subi des pertes mais demeurent actifs.
Armistice (provisoire ?) à Genève
L’accord qui pourrait être signé à Genève ne ferait que traduire cette réalité dans un document diplomatique. Après une guerre lancée avec l’ambition de remodeler l’équilibre régional, les négociations semblent désormais porter sur une simple stabilisation du conflit. On est passé d’une logique de transformation à une logique de gestion dans des conditions dégradées, où les États-Unis de Donald Trump apparaissent de plus en plus comme une source d’incertitude plutôt que comme un facteur de stabilité. Israël se trouve étroitement associé à cet échec, même si les décisions les plus importantes ont été prises à Mar-a-Lago bien davantage qu’à Jérusalem.
C’est pourquoi, malgré des succès tactiques indéniables, le bilan stratégique de la guerre apparaît aujourd’hui largement négatif. Les moyens engagés étaient ceux d’une campagne destinée à modifier durablement l’équilibre du Moyen-Orient. Les résultats obtenus ressemblent davantage à ceux d’un armistice provisoire.
Cependant, replacé dans un contexte plus large, celui de la guerre froide qui oppose depuis près d’un demi-siècle l’Iran aux États-Unis et à leurs alliés régionaux, il n’est pas du tout certain que cet échec produise les effets que ses auteurs redoutent. Les conséquences réelles ne se mesureront probablement ni en semaines ni en mois, mais en années.
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Le sursaut observé au sein d’une partie de la société libanaise, les interrogations qui traversent désormais certains segments de la communauté chiite, la disparition de Hassan Nasrallah et les destructions considérables subies par les bastions du Hezbollah dans le sud du Liban modifieront-ils durablement les équilibres politiques du pays ? Rien ne permet encore de l’affirmer. Rien ne permet davantage de l’exclure.
De même, les monarchies du Golfe, qui semblent aujourd’hui prêtes à payer le prix nécessaire pour relancer leurs économies et restaurer la stabilité des marchés énergétiques, considèrent-elles réellement que la coexistence durable avec une puissance révolutionnaire iranienne constitue un horizon acceptable ? Au-delà des impératifs immédiats, peuvent-elles croire qu’un ordre régional dominé par un régime fondé sur la coercition, l’exportation de l’instabilité et l’entretien permanent de réseaux armés constitue un environnement propice aux investissements massifs, aux mégaprojets et aux ambitions économiques de long terme qu’elles affichent depuis une décennie ?
L’histoire récente du Liban invite à la prudence. Le retrait israélien du Sud-Liban en mai 2000 puis la guerre de l’été 2006 furent largement perçus comme des victoires de « l’axe de la résistance ». Pourtant, ce sont aussi ces événements qui ont enclenché des évolutions lentes et souvent invisibles, conduisant progressivement à l’érosion de la légitimité du Hezbollah, à sa contestation croissante au sein même de la société libanaise et, finalement, à une situation où son désarmement et des négociations directes entre Beyrouth et Jérusalem sont désormais évoqués publiquement.
Autrement dit, la guerre s’achève peut-être sur un échec stratégique immédiat. Mais l’histoire du Moyen-Orient montre que les victoires et les défaites ne produisent pas toujours leurs effets les plus importants sur le champ de bataille. Il arrive que ceux-ci apparaissent plusieurs années plus tard, lorsque les sociétés, les élites et les États commencent à tirer les conséquences politiques d’événements qui semblaient pourtant clos. Le véritable bilan de cette guerre ne sera peut-être connu que lorsque l’on saura si elle a simplement interrompu le cycle de confrontation ou si, au contraire, elle a commencé à modifier en profondeur les calculs stratégiques des acteurs de la région.
Enfin, une dernière question plane sur l’ensemble de cette séquence, sans réponse immédiate mais riche de possibilités : celle de la société iranienne elle-même. Que peut-il sortir de ce chaudron après près de trois décennies de contestations récurrentes, des manifestations étudiantes de 1999 au mouvement « Femme, Vie, Liberté », en passant par les soulèvements de 2009, 2017, 2019 et les troubles de janvier dernier ? Que peut-il advenir d’un pays frappé par une crise économique profonde, dont même plusieurs dizaines de milliards de dollars d’avoirs débloqués ne suffiraient pas à effacer rapidement les effets ?
Car, au fond, une chose fait aujourd’hui consensus chez les partisans comme chez les adversaires de cette guerre, à savoir qu’aucune solution durable à la question iranienne ne peut être imposée de l’extérieur. Elle ne peut venir que des Iraniens eux-mêmes. Or les révolutions n’éclatent pas nécessairement lorsque les conditions sont les plus insupportables. Elles surviennent souvent lorsque la pression commence à se desserrer, lorsque les perspectives s’ouvrent légèrement et que les attentes progressent plus vite que les réalités. Il est donc possible que le principal héritage de cette guerre ne se joue ni à Genève, ni à Washington, ni même à Jérusalem, mais à Téhéran, Ispahan ou Chiraz. C’est peut-être là, dans les évolutions encore invisibles de la société iranienne, que se trouve la véritable inconnue stratégique des années à venir.
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