On peut d’abord écouter la mezzo-soprano dans le triomphal concert du Chant de la terre de Mahler initialement donné au Théâtre des Champs-Elysées, actuellement disponible à la réécoute sur l’application France Musique. Elle sera ensuite à retrouver sur scène le 9 juillet prochain à Montpellier pour un récital unique de mélodies françaises et de Schumann, intitulé L’amour et la vie d’une femme.
Native de la bonne ville d’Agde, découverte à Montpellier en 2010 dans l’opéra Wuthering Heights de Bernard Hermann (1911-1975), – compositeur fétiche d’Alfred Hitchcock comme chacun sait – Marianne Crebassa, quarante ans, développe un répertoire d’une amplitude phénoménale : des Noces de Figaro à Lakmé ou Lulu, en passant par La Cenerentola de Rossini (elle campait le rôle-titre en 2018, dans la mise en scène de Guillaume Gallienne actuellement reprise à l’Opéra Bastille jusqu’au 11 juillet)… jusqu’au lied romantique, ou bien encore jusqu’aux joyaux de la musique française, et même, atteignant au sublime comme on le verra, dans le domaine de la grande tradition symphonique.
Ainsi le 4 juin dernier, au Théâtre des Champs-Elysées, la brune, resplendissante mezzo languedocienne interprétait-elle, aux côtés du ténor américain Clay Hilley, ce colossal morceau de bravoure de Gustav Mahler : Das Lied von der Erde/ Le Chant de la terre : chef d’œuvre du génial compositeur autrichien, placé ce soir-là sous la baquette de l’actuel directeur de l’Orchestre symphonique de Houston, le Slovaque Juraj Valcuha, pour l’heure à la tête de l’Orchestre national de France. Concert unique, réussite absolue, par bonheur enregistré sur France Musique, et donc écoutable sur l’application.
Rappelons pour l’anecdote que Mahler, superstitieux, résistait, en cette année 1908, au désir d’écrire une Neuvième symphonie (il avait composé saHuitième deux ans plus tôt) : l’on devait déjà une Neuvième à Bruckner ; la mort avait emporté Beethoven avant qu’il n’ait mené à bien sa Dixième. En 1907, Gustav a 47 ans ; il vient de perdre sa fille aînée ; il a été durement remercié par l’Opéra de Vienne, dont il avait pourtant fait, en dix ans, un haut lieu de l’art européen. Cette année-là, Mahler ne compose rien.
Le Chant de la terre est une élégie, un chant de douleur, de résignation et d’amour. Un petit recueil de poésie chinoise mis en vers allemands par un jeune poète lui en fournit l’inspiration. Cet hiver 1908, Mahler a découvert New-York où, au Metropolitan Opera, le compositeur triomphe comme chef d’orchestre. En juin, il est retourné dans son Tryrol – Mahler ne compose que l’été. C’est là qu’entre juillet et septembre, il écrira cette monumentale « symphonie pour ténor, alto (ou baryton) et orchestre », ainsi baptisée pour éviter de la frapper du chiffre fatal.
A lire aussi: Un gribouillage de Quentin Dupieux
Six mouvements, où alternent les deux voix, celle de l’homme et celle de la femme, hymnes contrastés qui, tout à tour, expriment l’ivresse douloureuse ; la solitude automnale ; la jeunesse ; la beauté ; le printemps ; et enfin l’adieu – déchirant adagio conclusif qui s’achève dans une mélodie poignante, murmurée par la mezzo : « Mon cœur est paisible et il attend son heure. Partout la terre refleurit au printemps, et reverdit. Partout et toujours des lueurs bleuâtres à l’horizon…. Erwig… Erwig… Erwig… (« toujours », ou « éternellement ») » En 1911 s’éteint Gustav Mahler. Das Lied von der Erde sera créé à Munich, six mois plus tard, dirigé par l’ami Bruno Walter.
C’est peu dire que Marianne Crebassa magnifie à elle seule de part en part cette faramineuse partition. Un ambitus saisissant, allant du grave au suraigu, mais comme coulant de source, échappé de ce corps si élégamment gracile avec un naturel stupéfiant, sans jamais donner l’impression de quelque effort de la voix : puissance de projection, nuance de phrasé, onctuosité, articulation parfaite, vibrato tout à la fois serré au plus près, incandescent et velouté. Autant de qualités superlatives, portées au sommet par l’accompagnement d’un Orchestre national de France dirigé avec une délicatesse et une précision horlogère par Juraj Valcuha, découvert à cette occasion.
Voilà qui ne manquera pas de mettre en appétit les mélomanes, impatients de retrouver Marianne Crebassa pour un unique récital donné à Montpellier le 9 juillet prochain, sous l’intitulé « L’amour et la vie d’une femme ». Accompagnée une nouvelle fois au piano par Alphonse Cemin, également chef d’orchestre (avec Julie Fuchs, il avait enregistré pour le label Aparté les mélodies de jeunesse de Mahler et Debussy), elle interprétera du Schumann et des mélodies françaises. Ce programme s’inscrit dans l’agenda surabondant du festival Radio France Occitanie qui, du 3 au 18 juillet, pour sa 41ème édition, place Montpellier sous le signe de la musique classique – mais la manifestation ratisse (presque trop) large : en perspective, non seulement du jazz, mais quelques sets d’électro. Rendez-vous estival incontournable, la manifestation réunit nombre de stars – les sopranos Anja Kamp et Marie-Nicole Lemieux, les chefs Ivan Fische et Raphaël Pichon, le violoniste Renaud Capuçon pour ne citer qu’eux – dans tous les théâtres de la ville et dans les écrins de ses somptueux hôtels : de Castries, de Lunas, de Girard, de Montferrier, de La Grave…
Récital Marianne Crebassa L’amour et la vie d’une femme. In Festival Radio France Occitanie, Montpellier (3-18 juillet 2026) Corum, Salle Pasteur. Le 9 juillet à 18h. Réservations : en ligne sur lefestival.eu, par téléphone : 04 67 02 02 01. Guichet 41 bd. Bonnes Nouvelles 34000 Montpellier




