Evidemment non. Mais, le sentiment hostile à toute autorité et le caractère contestataire propre à notre société ont une part de responsabilité dans les émeutes récurrentes qui surviennent en France.
Je hais la police. Enfin, c’est ce qu’il faudrait dire aujourd’hui pour être dans l’air du temps. La police est partout. C’est-à-dire là où les vitrines explosent, où les abribus brûlent, où les commerces sont pillés, où les voitures partent en fumée, et où quelques milliers d’imbéciles décident que la victoire d’une équipe de football constitue une excellente occasion de déclarer la guerre à leur propre ville. Le PSG remporte la Ligue des champions. Exploit sportif incontestable. Des joueurs talentueux, un entraîneur remarquable, des supporters heureux. Quelques minutes plus tard pourtant, les images qui tournent en boucle ne montrent ni le trophée ni la fête. Elles montrent Paris transformé en terrain de chasse, de violence et de destruction. Au fond, ce n’est même plus cela qui surprend. La violence urbaine est devenue une composante ordinaire du paysage français. Elle revient avec la régularité d’une saison. Manifestation, fête nationale, réveillon, victoire sportive : peu importe le prétexte. Il existe désormais dans le pays une fraction de population pour laquelle toute occasion collective doit se conclure par des incendies, des pillages et des affrontements. Le plus fascinant n’est donc pas la violence elle-même. Le plus fascinant est le regard que nous portons sur elle. Une partie de la société considère comme plus scandaleux un contrôle de police qu’un magasin dévasté. Pour certains, un tir de LBD suscite davantage d’émotion qu’un pompier caillassé. Chez eux, une interpellation provoque plus de commentaires indignés qu’un commerçant ruiné après vingt ans de travail.
Inversion morale
Nous avons fini par inverser les priorités morales les plus élémentaires. Autrefois, une société distinguait assez clairement ceux qui maintenaient l’ordre de ceux qui le détruisaient. Aujourd’hui, elle hésite, nuance, explique. Elle cherche des excuses aux uns et des circonstances aggravantes aux autres. Le policier est devenu le problème. Le casseur, lui, est souvent présenté comme le symptôme.
Le phénomène n’est d’ailleurs pas nouveau. Depuis plusieurs décennies, une partie des élites intellectuelles et médiatiques a entrepris de déconstruire méthodiquement l’idée même d’autorité. Toute autorité serait une domination, toute contrainte une violence, toute règle une oppression potentielle. Dans cette vision du monde, le maintien de l’ordre apparaît presque plus suspect que le désordre lui-même.
A lire ensuite, Charles Rojzman: Mai-68, 2005, PSG: chaque émeute est un message adressé à la société
Le résultat est sous nos yeux. Nous vivons dans un pays étrange où l’on célèbre la République à condition qu’elle ne fasse jamais respecter ses propres règles. Un pays où l’autorité est toujours suspecte et où la transgression bénéficie d’un étrange prestige. Un pays où l’on réclame davantage d’État pour tout, sauf lorsqu’il s’agit d’exercer la première de ses missions : protéger les citoyens et garantir la paix civile. Alors oui, il faudrait sans doute répéter que l’on déteste la police. Cela évite d’avoir à se demander pourquoi il faut mobiliser des milliers de fonctionnaires pour empêcher une partie de la population de saccager son propre pays après une victoire sportive. La vérité est plus embarrassante. Une société qui en vient à haïr ceux qui la protègent finit souvent par découvrir, un peu tard, qu’elle avait davantage besoin d’eux qu’elle ne voulait l’admettre. Il existe une autre conséquence, plus profonde encore. Ceux qui cassent, détruisent des vitrines, ceux qui les excusent détruisent la confiance. Ils persuadent peu à peu des millions de citoyens que l’État n’est plus capable d’assurer sa mission la plus élémentaire : garantir l’ordre public. Ils installent l’idée que la loi n’est plus une règle commune mais une suggestion facultative, appliquée ici, contestée là, suspendue ailleurs. Puis chacun s’étonne de la progression de la droite nationale. Pourtant, ses meilleurs recruteurs ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Le populisme de droite prospère rarement sur l’ordre. L’extrême droite prospère sur le sentiment de désordre, sur l’impression que la loi recule, que les institutions tremblent et que la société n’ose plus se défendre elle-même. Le vide n’existe pas en politique. Là où l’autorité légitime abdique, d’autres ambitions se présentent toujours pour la remplacer.
Lassitude
C’est peut-être là le véritable sujet de ces nuits de casse que les commentateurs regarderont distraitement avant de passer à autre chose. Une civilisation ne meurt pas seulement lorsqu’elle est attaquée. Elle commence à mourir lorsqu’elle cesse de croire qu’elle mérite d’être défendue. Bernanos écrivait que les civilisations meurent de leur lassitude avant de mourir sous les coups de leurs ennemis. Nous y sommes presque. Non pas dans la guerre civile, comme aiment à l’annoncer les prophètes de malheur, mais dans quelque chose de plus inquiétant encore : la fatigue morale. Cette incapacité grandissante à distinguer le bien du mal, le gardien du vandale, la protection de l’agression.
Une civilisation qui ne se respecte plus finit par considérer l’ordre comme une oppression et le désordre comme un droit. Elle continue alors d’expliquer, de contextualiser, de nuancer. Elle dissèque tout, comprend tout, excuse tout. Elle regarde brûler ses vitrines comme un psychiatre observe un signe de dérangement. Et pendant qu’elle disserte, le réel avance. Toujours. Jusqu’au jour où les citoyens, lassés d’être gouvernés par des commentaires plutôt que par des décisions, cessent à leur tour de nuancer. Ce jour-là, ils ne demanderont plus qu’on leur explique le désordre. Ils demanderont simplement qu’il cesse.
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