Le fondateur de SpaceX semble avoir une bonne longueur d’avance sur le reste de l’humanité concernant les défis actuels de notre civilisation. Son imaginaire, bien nourri par l’univers de son écrivain préféré, y est pour quelque chose.
La scène a fait le tour de la planète. Lors du banquet organisé par le président chinois Xi Jinping en l’honneur de son homologue américain Donald Trump, en marge de leur rencontre à Pékin les 14 et 15 mai derniers, Elon Musk, qui faisait partie de la délégation américaine, ne cachait pas son exaspération face aux demandeurs de selfies qui se pressaient à sa table. Des soupirs, des yeux levés au ciel, l’absence de tout signe de sympathie à l’encontre de ses admirateurs, pourtant tous dirigeants de grandes entreprises chinoises : le PDG de Tesla montrait ouvertement au monde entier que ce genre d’événements mondains, ô combien prestigieux, lui faisait perdre son temps.
Il est vrai que la période actuelle est particulièrement chargée pour l’homme d’affaires sud-africain. Le 12 juin prochain, il devrait introduire en Bourse sa société SpaceX, valorisée à 1 750 milliards de dollars et dont le marché potentiel est estimé à 28 500 milliards de dollars. Ce qui correspond au montant du produit intérieur brut de toute l’économie des États-Unis. L’entrepreneur, dont la fortune cumulée a déjà dépassé le seuil de tout ce que l’idée de la richesse d’un être humain pourrait laisser imaginer (839 milliards de dollars selon le dernier classement de Forbes), serait alors à la tête d’un empire technologique qui rivaliserait avec les plus puissants pays du monde.
La conquête de la galaxie ? Un jeu d’enfant
Pourtant, le rapport de Musk à l’argent tranche avec celui d’autres milliardaires, et notamment de ses compères des GAFAM tels que Jeff Bezos (Amazon), Mark Zuckerberg (Facebook) ou encore Bill Gates (Microsoft). Ceux-ci ont fait leur fortune dans le domaine de l’Internet et de l’informatique, saisissant habilement la vague du progrès technologique de notre époque et, surtout, jouant de toute leur influence pour verrouiller l’hégémonie de leurs entreprises sur le marché mondial.
Musk, lui, utilise sa puissance financière comme un moyen pour aller constamment de l’avant et accomplir ses rêves d’enfant. Lors du dernier Forum économique de Davos, en mars 2026, il a exposé son ambition professionnelle en ces mots : « L’objectif final de mes entreprises est de maximiser l’avenir de notre civilisation… et d’étendre la conscience au-delà de la Terre. SpaceX, par exemple, vise à faire progresser la technologie des fusées au point de pouvoir étendre la vie et la conscience au-delà de la Terre, vers la Lune, vers Mars, et finalement vers d’autres systèmes stellaires. »
Depuis que Musk est devenu un personnage public, il ne cache pas son amour pour les étoiles et sa volonté de découvrir la vie sur d’autres planètes. Et si le jeune Elon a été habité par ce rêve, c’est qu’il y a eu quelqu’un pour le lui offrir. En effet, il est impossible de comprendre la réussite d’Elon Musk, et par là même l’ambition de l’homme potentiellement le plus puissant de la planète, sans évoquer le nom d’Isaac Asimov.
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Musk l’exprime lui-même dans ses tweets : « Les livres (du cycle) “Fondation” d’Asimov ont eu une influence fondamentale sur moi » (6 juin 2023). Ou encore : « Mars pour la Terre est ce que Terminus fut pour Trantor. Lisez Fondation d’Asimov » (2 octobre 2020).
Pour plusieurs générations de lecteurs, l’écrivain Isaac Asimov, fils d’immigrés juifs russes arrivés à New York dans les années 1920, fut un repère indispensable de la littérature de science-fiction. Ses livres permettaient à des millions de lecteurs, dont le jeune Elon, de s’évader de la réalité terrienne qui leur paraissait sombre, terne et ennuyeuse. Les cycles de « Fondation » et des « Robots », composés de plusieurs volumes, racontent la vie des humains d’ici plusieurs milliers d’années, quand ils habiteront sur d’autres planètes de la Galaxie, se transformeront en Spaciens et seront assistés par des robots humanoïdes dans leurs vies professionnelle, sociale et politique.
Mais voilà : plus de 30 ans après la mort d’Isaac Asimov en 1992, ses livres deviennent les récits de nos préoccupations ô combien réelles et frappent par le génie prémonitoire de leur auteur. Les robots-assistants, indispensables alliés des Spaciens colonisateurs d’autres planètes, sont bien là. Et ils ont trouvé un capitaine de vaisseau hyperspatial (imaginé par Asimov en 1950 !) prénommé Elon, prêt à lancer la conquête de Mars !
Se soumettre aux robots ou se méfier d’eux ?
« L’imagination est plus importante que la connaissance. La connaissance est limitée, alors que l’imagination embrasse le monde entier, stimulant le progrès, donnant naissance à l’évolution », disait le génial Einstein. L’imagination d’Asimov a inspiré celle du petit garçon de Pretoria ; l’évolution technologique des temps modernes a fait le reste.
L’utopie envoûtante, captivante et effrayante de l’univers d’Asimov a paru tout à fait réaliste aux yeux de Musk. Plus que cela, les livres de l’écrivain américain servent d’une certaine façon de feuille de route pour l’inarrêtable entrepreneur, qui s’apprête à devenir le premier trillionnaire de l’histoire de l’humanité.
Dans sa nouvelle « Le Robot qui rêvait » (issue du Cycle des Robots), un véritable chef-d’œuvre d’Asimov, il raconte l’histoire d’une jeune roboticienne, Linda Rash, qui a créé secrètement un robot dont les capacités cérébrales ont atteint un niveau jusqu’alors inconnu. Un jour, le « robot-génie » fait un aveu à sa créatrice: il lui arrive de rêver la nuit. En d’autres termes, le spécimen s’est doté non seulement d’une conscience algorithmique, mais aussi d’un subconscient qui échappe au contrôle de l’humain. Effrayée par ces révélations, Linda consulte la célèbre robopsychologue Susan Calvin, personnage principal du cycle. Cette dernière, après une longue réflexion et face au danger potentiel de perdre le pouvoir sur la nouvelle machine, prend la décision de détruire Elvex, ce robot à « l’âme humaine ».
« Tant que les gens ne verront pas des robots descendre dans les rues en tuant d’autres personnes, ils ne sauront pas comment réagir, parce que ça paraît si irréel », a prévenu Musk lors de son discours à la National Governors Association le 16 juillet 2017. Il alertait alors sur l’urgence de réguler l’intelligence artificielle, bien avant, donc, le récent appel du Pape Léon XIV à « désarmer l’IA ».
Alors que notre société ne sait parfois pas comment réagir face à des supporters déchaînés de football, l’homme qui chuchote à l’oreille des robots semble avoir pris une vraie longueur d’avance sur toute la classe politique internationale, mais aussi sur les savants et les intellectuels de notre planète.
« Mais qu’est-ce qu’ils veulent de moi, tous ces pauvres dirigeants ignorants ? », devait se demander Musk lors du fameux dîner à Pékin le mois dernier. Son esprit a bien d’autres priorités à gérer. Son mentor Isaac Asimov lui a laissé un sacré trésor à explorer. Isaac Asimov… initiales : I.A.
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