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Kamel Daoud au pays des âmes muettes

Le Prix Goncourt 2024 a été condamné à 3 ans de prison par le tribunal d'Oran pour avoir abordé la guerre civile dans son roman "Houris"


Kamel Daoud au pays des âmes muettes
© Hannah Assouline

Le manque de solidarité face à la condamnation absurde et liberticide de l’écrivain par la justice algérienne est choquante. En crachant sur la France, en utilisant des relais complaisants dans l’hexagone, la dictature de ce pays entend imposer l’oubli sur la décennie noire, et intimidider toute voix critique.


Quel contraste, entre le tapage médiatique auquel se sont livrées nos belles âmes de l’élite intellectuelle voilà quelques jours à peine alors en révolte de pacotille contre une péripétie purement managériale de congédiement, et l’assourdissant silence qui entoure aujourd’hui le véritable attentat contre la liberté de penser, d’écrire, auquel est en train de se livrer la dictature algérienne.

Paix et réconciliation

Ce qui tient de justice désormais dans ce pays – justice politique, s’entend – vient de condamner l’écrivain francophone Kamel Daoud à trois ans de prison ferme et cinq millions de dinars d’amende pour avoir publié en 2024 un livre, Houris, qui, d’ailleurs, considéré comme « meilleur livre de l’année » se vit couronné de notre prestigieux prix Goncourt. Or, l’ouvrage n’a pas l’heur de plaire aux autorités algériennes. Celles-ci ont en effet concocté une loi radicalement liberticide, pompeusement rangée sous le vocable de « charte pour la paix et la réconciliation ». En vérité, il s’agit ni plus ni moins que d’interdire au peuple algérien, où qu’il se trouve, d’avoir accès à la connaissance de ce qui s’est réellement passé durant les années noires qu’a traversées le pays et qui ont fait des milliers et des milliers de morts, des milliers et des milliers de disparus. Interdit donc en premier lieu à tout écrivain, tout historien de se pencher sur ce passé et d’en rendre compte si peu que ce soit.

Voilà ce qui est évidemment reproché à Kamal Daoud, son roman étant une plongée à vif dans la réalité de ce temps-là. D’où la condamnation survenue la semaine dernière.

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On l’aura bien compris. Il n’est question que de s’en prendre avec la dernière rigueur à un auteur qui, en France, au pays de Voltaire, Diderot, Camus, Sartre, a écrit – en français- et fait publier – chez Gallimard – un livre qui n’a jamais pu être lu en Algérie puisqu’il y est interdit (Les éditions Gallimard ayant même été refoulées d’une manifestation culturelle autour du livre à Alger).

Le silence gênant de Saint-Germain-des-Prés

En réponse cette ignominie, que se passe-t-il ? Se mobilise-t-on dans les milieux dits intellectuels, chez les écrivains de référence pour clamer son indignation ? Pétitionne-t-on en foule afin de manifester son soutien au confrère Kamel Daoud ? Pond-on et publie-t-on quelque manifeste pour proclamer que, au moins chez nous, au pays où le mot liberté est gravé au fronton de nos mairies, rien n’est plus cher, justement, que cette liberté ? Liberté de penser, liberté de dire, liberté de dénoncer. Non, il ne se passe rien ou presque rien. Comme si à l’instar de ce que prône le système politico-culturel mis en place outre Méditerranée on pouvait tranquillement accepter l’idée, assez monstrueuse en soi, que le fait d’écrire puisse être assimilé à un crime.

Un proverbe chinois, dit-on, affirme que le poisson pourrit toujours par la tête. Chez nous, ce serait donc par la tête pensante, celle de nos prétendues élites intellectuelles, que nos valeurs fondamentales partiraient en charogne.

L’obscurantisme se lève sur une nation lorsque les cavaliers blancs de la pensée se pervertissent en âmes muettes, et que la tombe de la liberté se referme sans qu’un pleur de ceux-là ne soit versé.

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Ex-prof de philo, auteur, conférencier, chroniqueur. Dernière parution : « Je suis Solognot mais je me soigne » éditions Héliopoles, 2025

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