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« Tu fais quoi pour les vacances ? »


« Tu fais quoi pour les vacances ? »
Des Israéliens fêtent Pourim dans un abri, Tel-Aviv, 2 mars 2026 © Paulina Patimer/ZUMA/SIPA

Le décalage devenu fossé: la guerre est une expérience qui ne s’explique pas


« Tu fais quoi pour les vacances ? ». Je reste interdite en relisant ce message trois fois. S’adresse-t-il à moi ? La guerre entre l’Israel et l’Iran est-elle bien relayée chez nos amis européens ? Au début, je crois à une blague. Et puis, je comprends. Tous les messages qui viennent de l’extérieur d’Israel portent en eux ce que j’appellerai « un décalage ».

Déjà, l’après 7 octobre nous faisant le ressentir. Aujourd’hui, après deux guerres avec l’Iran, ce n’est plus un décalage, c’est un fossé.

Nous ne vivons plus simplement au bord de la mer Méditerranéenne. Ou dans une destination très prisée de vacances.

Nous vivons dans un nouveau continent, et ce continent a son propre espace-temps, son propre way of life.

Désormais, dans ce continent isolé du reste du monde, les journées ne se comptent plus en heures, mais en nombre d’alertes. Une, deux, dix par jour, suivant les régions.

C’est un continent où ce qui s’égrène au quotidien, ce ne sont pas les résultats aux municipales, mais le nombre de blessés, de morts, de dégâts commis par les missiles qui n’ont pas pu être interceptés. C’est le nombre de personnes déplacées ou celles qui seront relogées, faute d’abris.

C’est un continent où l’on apprend à vivre avec l’interruption. Où les nuits sont fragmentées. Où le sommeil profond ressemble à une carte postale. Où une phrase, un repas est tous les jours coupé en deux, en un avant et après l’alerte. Ici, on attrape un enfant par la main sans avoir le temps de lui expliquer. Ici, depuis un mois, nous ne savons plus quel mois nous sommes. Ni si nous sommes lundi ou mardi, tant le quotidien se répète.

Nous sommes trop occupés à économiser nos forces pour pouvoir prévoir les prochaines vacances. Nous sommes occupés à bien investir notre énergie, à poser notre attention sur ce qui est bon et beau, pour ne pas laisser entrer en nous ce qui risquerait de nous affaiblir.

Nous ne sommes pas occupés à suivre les résultats des municipales en France. Ni à nous émouvoir des chaines d’info en continue qui déforment nos réalités. Nous n’avons plus le temps. Plus la patience.

Débattre, mais à quoi bon ? Pour convaincre qui, et de quoi ? Pour être face à des personnes qui de la guerre tiennent une définition poussiéreuse, qui date de soixante ans et plus ? Nous n’avons plus le temps pour la théorie et les discours fumeux. Ni d’expliquer ce qui, de toute façon, échappe aux mots.

Nous apprenons beaucoup en ce moment.

Nous apprenons sur nous et sur les autres. Nous apprenons sur les limites du langage. Sur ce qui est transmissible et ce qui ne l’est pas. Raconter sera toujours en-dessous.

Dans plusieurs années, ce ne sera pas nos mémoires qui se souviendront, ce sera nos corps. Et nos systèmes d’hyper vigilance. Ce sera nos reflexes et toutes ces choses qui deviendront indélébiles et inexplicables.

Ici, mes amis, il n’y a pas d’écoles. Pas d’avions qui décollent, ou si peu. Seulement des avions qui arrivent en provenance de partout, car les Israéliens, en temps de guerre, veulent être là. C’est aussi incompréhensible que réel.

Je ne sais pas quoi répondre à mon amie qui veut savoir quels sont mes plans de vacances.

Je vais attendre un peu. Juste prendre le temps d’acter de ce fossé qui se creuse un peu plus.  

A lire aussi: La dissociation israélienne, arme suprême en temps de guerre

Un nouveau message me parvient. Un bruissement. Quelques questions timides. Maladroites. Tu as vu Dubaï ?

Dubaï, c’est plus exotique que les derniers missiles qui ont détruit les villes de Dimona et d’Arad. Les médias français en parlent-ils ? Je n’ai pas le temps de vérifier.

Un autre message. Hier soir, on a parlé du bombardement iranien longue portée qui, potentiellement, pourrait toucher l’Europe. Et si Londres était touché ? Et si Paris ? Et si, nous aussi, nous étions touchés ? Je vous le dis tout de suite, vous n’êtes pas prêts. Pas immunisés. 

L’expérience de la guerre est comme un vaccin. Ce n’est pas une expérience qui se vit par procuration ou en se documentant. L’expérience s’injecte dans toutes les cellules du corps. Pas de raccourci, pas de passe-droit possible.

Cette fois-ci, je ne peux pas faire dans la dentelle, la réalité est tristement binaire. Être là, ou pas. Être immunisé, ou pas.

Ce que le monde appelle « résilience », nous l’appelons « capacité à continuer de vivre, malgré tout ».  

Cela veut dire aussi vivre au jour le jour. Vivre l’instant présent. Ne plus se perdre dans des dissertations sur le pourquoi du comment. Vivre ici, c’est déjà avoir avalé les concepts affichés comme les principes fondamentaux du développement personnel.

J’ai un peu de force pour lui répondre. Je n’ai pas pensé aux prochaines vacances. De toutes les manières, elles ont toutes été annulées. L’aéroport de Tel Aviv sera fermé encore un mois et ce, dans le meilleur des cas. Et puis, le cœur n’y est pas. Les finances non plus. Le pays est en mode pause. Les grands évènements ont été annulés. Probablement les festivités du jour de l’indépendance aussi.

La sobriété n’est plus pour nous un mantra à la mode. Elle est vitale. Nos vacances seront frugales et locales. Et cela tombe bien, car c’est tout l’esprit de la fête de la Pâques Juive, dite Pessah.

Une fête qui parle d’une libération du superflu et de ce qui gonfle artificiellement nos vies. Le vrai hametz, que nous devons retirer de nos placards et nos maisons, cette année, est ailleurs. Il est dans la profusion qui éteint la source simple de ce qui met en joie. Il est dans le trop-plein auquel nous nous sommes trop habitués et qui anesthésie. Dans la surconsommation qui nous éloigne de l’essentiel. Pour le dire vite, dans tout ce qui gonfle nos vies sans jamais les nourrir.

Cette année, les vacances, seront celles d’une vraie liberté regagnée. Ce ne sera pas une sortie spectaculaire. Ni des vacances instagrammables. Pas non plus la mer qui s’ouvre devant nous, comme aux temps bibliques. Non, juste, la plus grande et belle des libertés. Celle de la découverte de nos forces intérieures qui nous font tenir debout. Celles des enfants qui sourient et jouent, même avec des cieux remplis de missiles.

Et surtout, celle de notre capacité à croire, même si les choses sont encore voilées, incertaines. Croire et avancer malgré la tempête, se projeter demain, et un peu plus loin, vers un avenir plus serein dans ce Moyen-Orient si complexe.




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Nathalie Ohana est coach, conférencière et auteure

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