2012 sera catastrophique et ne sera pas. C’est la thèse de quelques millénaristes énervés, reprise par l’Allemand Roland Emmerich, émigré à Hollywood pour blockbusteriser à gogo. Après les extraterrestres pas extra du tout dans Independance Day, et le dérèglement climatique à son climax dans Le jour d’après, il nous livre sa lecture du calendrier maya, alors qu’on croyait naïvement que seul le grégorien avait un sens. Emmerich nous fait le coup d’un soleil brûlant, qui réchauffe la terre de l’intérieur, comme un vulgaire micro-onde importé d’un pays du bloc asiatique qui ne répondrait pas aux exigences des normes européennes, mais ceci est un autre débat. De débat, dans 2012, il n’en est pas question. Mais de hauts et de bas, oui : la température monte, l’eau également, et notre civilisation tombe de haut : 2012 donc, ça va mal finir, on va y passer, et c’est bien fait pour nous, Occidentaux replets que nous sommes.

Après la bagatelle – pour un massacre – de 2h38, on oscille entre la moquerie condescendante, l’ennui, et l’admiration pour la maîtrise sans borne des spécialistes des effets spéciaux hollywoodiens. Sauf que l’on évacue rapidement les deux derniers, pour ne retenir qu’une palanquée de poncifs hilarants qui feraient volontiers passer un film misérabiliste belgo-hexagonal tourné sous un ciel plombé de novembre pour un feu d’artifice dans l’empyrée vespéral de juillet.

Les clichés véhiculés par 2012 sont révélateurs de l’esprit dominant dans les cercles éclairés de l’intelligentsia médiatico-cinématographique plumée par Madoff qui prône désormais la croissance partagée et l’amour universel. À ce titre d’épitomés de medley post-crise dans un monde multipolaire, ces lieux communs méritent qu’on se penche un tout petit peu sur eux. En prenant garde de ne pas basculer dans la faille de San Andreas[1. La faille de San Andreas est une faille géologique à la jonction des plaques tectoniques du Pacifique et de l’Amérique. Elle provoque des séismes de forte intensité en Californie. Ses effets potentiellement dévastateurs sont montrés dans les grandes largeurs dans 2012.], bien entendu :

1. L’Afrique survit, s’élève même au sens littéral du terme, puisque la tectonique des plaques, perturbée par le réchauffement du centre de la terre, la hisse au dessus de tous les autres continents, lui évitant ainsi d’être submergée par les eaux. Symbole… C’est la seule surprise du scénario, qui surfe sur l’atmosphère crisique ambiante : le capitalisme est mauvais, l’Occident et les pays riches alignent les âneries, mais il y a une justice immanente : l’Africain, même si pas « entré dans l’histoire », comme dirait notre président, est sauf car il a été bien sage et connaît la vraie vie. On n’est pas loin ici d’une adaptation du mythe du bon sauvage, transposé par le kaléidoscope politiquement correct de la machinerie hollywoodienne. Seul hic de la bien-pensance du scénar : sauvés par d’énormes arches flottantes, des centaines de milliers de Chinois travailleurs et malins, d’Européens mous et inexistants, de Russes à fourrure et à blondes à seins refaits, et d’Américains obèses mais lucides vont rappliquer aussi sec sur le seul continent à sec… Les pauvres Hottentots n’en avaient pas pris assez avec les premiers Hollandais du Cap ? On en remet une couche, histoire de bien leur montrer qui est le patron. Surprise : le Cran n’a pas encore réagi à ce bégaiement historique.

2. Corollaire de la mauvaise conscience évoquée au point précédent : au cœur du pouvoir américain, la lutte entre jeune+noir+gentil et vieux+blanc+méchant bat son plein. Le digne président américain est noir, effet Obama oblige. Sa fille est une fille bien, évidemment. Les deux jeunes scientifiques qui alertent sur la catastrophe à venir sont respectivement un Indien et un Africain-Américain. En revanche, le cynique sans cœur qui ne veut sauver que les riches est dans la cinquantaine, blanc et gras. Comme l’autre figure négative du film, un milliardaire russe énorme et toqué (en astrakan), dont on précise bien qu’il a obligé sa petite amie à se faire refaire les seins, histoire de prouver combien il est vil : voilà un argument gonflé qui doit faire mouche chez les starlettes de Hollywood.

3. À l’Est, plein de nouveau : le Chinois est productif et malin, tout en étant humain, au fond : il a su manager ses hémisphères droit et gauche. Résultat, les Chinois sont des potes. Ce sont nos nouveaux amis, qui, en à peine deux ans, construisent les arches qui sauveront l’humanité. Bravo les gars ! L’atelier du monde montre sa maîtrise technologique, ça valait le coup de délocaliser.
 
4. Les Européens sont totalement à l’ouest. Passifs, à l’exécutif pléthorique, ils parlent néanmoins d’une seule voix : celle de la chancelière allemande, comme le réalisateur. Ach so ! L’identité nationale française en prend un coup. À noter, dans le concert soporifique des huiles de la vieille Europe, cette manie des Italiens de n’en faire qu’à leur tête. Il est vrai que ces Latins sont incontrôlables : Emmerich le vit tous les jours à Los Angeles où des hordes de Latinos incontrôlables passent la frontière pour servir de techniciens de surface dans les maisons cossues de Beverly Hills, au risque de peser à la baisse sur le salaire de l’Américain moyen.

5. La famille décomposée, recomposée, dérecomposée ou redécomposée puis re-recomposée – et où tout le monde s’aime – est le rempart, avec comme valeurs-valises la solidarité, la fraternité, l’égalité, tous ces « té » qui ne bouillent que pour un mot : l’humanité telle qu’on ne l’a jamais connue, sauf dans les discours du PS. Famille, je vous aime : d’ailleurs, les méchants sont tous divorcés donc seuls.

6. La référence à la religion et à Dieu est omniprésente, comme dans toute vulgate cinématographique américaine qui se respecte, et toute fin du monde imminente (mais là, seuls les dinosaures pourraient en témoigner). Toutes les religions sont représentées, pour ne léser personne. Mais une seule en prend plein la calotte : la catholique, qui voit Saint-Pierre de Rome s’affaler lourdement sur le sol romain. Emmerich a précisé qu’il avait filmé la destruction de la Mecque, mais qu’au montage, il avait posé un voile pudique sur la scène, de peur d’être victime d’une fatwa qui « l’obligerait à vivre avec des gardes du corps jusqu’à la fin de ses jours ». Allah étant miséricordieux, il avait peu à craindre, mais il se méfiait des barbus exaltés qui voient des mécréants partout. Grâce à cette saine prudence, Emmerich pourra encore tourner et gagner des millions. C’est en emmerichant qu’on devient riche. Et ça marche : 2012 a déjà rapporté 250 millions de dollars, seul dieu dont l’existence n’est pas discutable.

Restons concret : alors que le pouvoir d’achat est au centre des préoccupations de chacun, un ticket de 10 euros pour découvrir des lieux communs dans une salle bondée où une foule atteinte de jeunîte aiguë mâche du pop-corn et jette ses canettes sur le sol -apparemment peu attentive au fait qu’il faut garder notre planète propre avant qu’elle n’explose, mais on n’était pas à une projection du film d’Hulot- c’est pas rien. Du vécu.

Surtout, le film passe à côté du seul vrai événement de 2012. Ce ne sont pas les urnes funéraires qui nous attendent, mais les urnes électorales. C’est une question de probabilité. Les Mayas avaient sans doute l’équivalent des outils de prévision concoctés par un Patrick Buisson pour l’Elysée, mais on est prêt à parier son billet (10 euros, répétons-le), que les prévisions du second sur 2012 sont plus sûres que celles des premiers. Sauf à rêver d’une révolution qui immergerait les arches de l’UMP, du PS et autres frêles esquifs. Mais le succès panurgesque de 2012, après ceux de Independance Day et du Jour d’après, mène plutôt à penser que tout change pour que rien ne change. On n’échappera donc pas à la vague présidentielle, ses effets spéciaux, son scénario convenu, ses rôles récurrents.

On vous l’avait dit : 2012, ça va mal finir.

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