Michel Onfray entend déboulonner la statue de Freud.

Ancien enseignant, fondateur de l’Université populaire de Caen (2002), Michel Onfray était connu jusqu’à présent pour avoir non pas annoncé mais célébré la mort de Dieu. Il mettait dans cet exercice un entrain de gourmet qui se prépare à passer à table. Il attendait, assis sur la rive extrême gauche du fleuve, de voir passer le cadavre de l’Eglise catholique, précédant de peu, au fil de l’eau, les dépouilles de l’islam et du judaïsme. On ne saurait lui reprocher un quelconque choix dans sa détestation des monothéismes : il les déteste tous. Leurs fariboles remontent, selon lui, à un âge révolu de l’évolution humaine, et doivent être entreposées au milieu des vestiges de la pensée magique, parmi les fourberies de grand-prêtre fouillant dans les entrailles fumantes d’un bœuf encore agité des spasmes de l’agonie et les manipulations mentales de gourou assez habile pour soumettre les masses en les menaçant de la géhenne, des flammes éternelles ou du remords d’être né. 

La jouissance heureuse et saine
Gourmet, disions-nous : M. Onfray a chanté les plaisirs de la table avec des accents de patricien de la Rome classique. On l’a vu en compagnie d’un ami restaurateur s’émerveiller d’un plat sorti du four, s’attendrir aux louanges de tel vignoble par un caviste aimable ; on l’a suivi au jardin, où il s’émerveillait des reflets de la lumière sur une rose, et jusqu’au potager, où les tomates paraissaient rougir de la savante et lyrique admiration qu’il leur portait. Des délices de la table aux voluptés de la chair, il n’y a pas toujours la distance qui sépare la salle à manger de la chambre à coucher ; M. Onfray ne se prive pas d’associer les unes et les autres dans un joyeux appétit de commensal débarrassé du sentiment de la faute. Il émane de ses réflexions le goût de la jouissance heureuse et saine.

S’il se montre volontiers pédagogue, avec son air sérieux et modeste, il n’est jamais pédant. Sa très vaste culture l’autorise à oser des combinaisons audacieuses et maîtrisées. Tant et si bien qu’il a réussi à percer dans un rôle convoité, que la seule pertinence d’Alain Finkielkraut et l’extravagance de Bernard-Henri Lévy ne suffisaient plus à remplir : celui du philosophe médiatique. Le premier s’est spécialisé dans le combat frontal contre les conformismes ; le second a échoué dans sa tentative hégémonique de prophète engagé. Si l’on veut comparer les méthodes et leur efficacité, on verra combien Onfray, relativement à ce qu’on nomme le « plan média », surclasse BHL. Onfray se garde bien d’annoncer l’avenir, il ne donne pas l’impression de penser à la place de tous, il ne distribue pas à la volée sa bonne parole, mais la partage et la fait circuler. Il stimule et, bien que percutant voire redoutable, n’use point des formules ronflantes qui signalent en tout lieu la présence de notre vigie post-malrussienne.

Prétentieux et péremptoire ?
Il prospérait, jusqu’à aujourd’hui, sur une judicieuse économie de son image. Quelque chose a changé. Assis sur une réputation flatteuse et une audience considérable, enivré de ses prodiges et de ses succès, Onfray ne serait-il pas devenu prétentieux et définitivement péremptoire ?

Après s’en être violemment pris à Dieu (Traité d’athéologie, physique de la métaphysique, Grasset, 2005), il tire à boulets rouges sur la plus grande idole du XXe siècle, Sigmund Freud (1856-1939), et sur ce qu’il estime être sa religion, la psychanalyse. Certes, il lui reconnaît, ainsi qu’aux précédents cultes, une certaine utilité, démontrée par celles et ceux qui affirment avoir été « guéris » par sa pratique. Mais les prétendus « miracles » de la grotte de Lourdes, ajoute-t-il, ne démontrent pas l’existence de Dieu !

Il convient de reconnaître la formidable efficacité de sa méthode de travail, inspirée de Nietzsche, lequel, dans sa préface au Gai savoir, affirme qu’une pensée est plus ou moins une autobiographie « confectionnée » par le penseur lui-même. De Freud, il a lu l’intégrale de l’œuvre et de la correspondance, il a suivi pas à pas les déplacements et le cours de la vie (a-t-il, à ce sujet, commis des erreurs ? Nous le saurons prochainement, dès que se lèveront des opposants véritables). Puis il a soumis ce vaste corpus à un « remuement » vigoureux, censé provoquer un dépôt de vérité dans un liquide trouble où se suspendent les particules du mensonge, de la renommée, de la contradiction, de la dissimulation.  

Freud, débiteur indélicat ?
C’est une bourrasque contre la légende freudienne que ce livre ! D’abord contre Sigmund, peint en névrosé, affabulateur, maniaco-dépressif, soucieux de laisser une trace indélébile de son passage sur Terre. Le Viennois serait un pilleur d’œuvres, un voleur d’idées, un débiteur indélicat : il prétendrait au statut de savant, « découvrant » des choses déjà pressenties ou largement mises au jour par Empédocle (492-432 av. JC, les principes de vie et de mort), Karl Robert Eduard von Hartmann (1842-1906, l’inconscient) ou Friedrich Nietzsche (1844-1900). Le voici également en tyran sexuel, contraignant sa belle-sœur à une pénible (ou excitante ?) compromission dans le foyer conjugal ! Avec cela, une prétention à donner une valeur universelle à ce qu’il a observé chez lui ! Le désir sexuel qu’il éprouva, enfant, pour sa mère, peut-il fonder le complexe d’Œdipe ? Et encore âpre au gain, politiquement aveugle (ou suspect), au point d’honorer Mussolini d’une dédicace et de travailler à l’Institut Goering, dirigé par le neveu du fameux maréchal !

On attend avec impatience la contre-offensive des bébés brutalement interrompus au stade anal ; celle des pervers polymorphes légitimement outrés. On redoute de voir surgir en direct sur le plateau du JT, les yeux révulsés, dans un chahut de micros heurtés et de chaises renversées, les frères Miller, gardiens du square Sigmund, entraînant après eux quelques autres chaisières de la périphérie freudienne, rouges d’une colère sacrée, qui n’hésiteront sans doute pas à retourner à l’auteur sacrilège le procès en sorcellerie, voire en antisémitisme qu’il intente au fondateur de la psychanalyse.

On m’autorisera plutôt un avis de béotien. Freud demeure l’un des grands rénovateurs de l’imagination. Ses travaux, sa langue admirable, ses intuitions, sa sensibilité constituent l’aliment de la création artistique. En élargissant l’audience de la psyché, il a laissé une immense réserve de fiction, dans laquelle ont puisé la littérature, le cinématographe, la peinture, la poésie, le théâtre modernes. Enfin, nul ne nous convaincra de la nocivité d’un homme qui éprouvait pour son chien « ce sentiment de parenté intime, d’affinité incontestée », et affirmait, dans une lettre à Marie Bonaparte, le 6 décembre 1936 : « Souvent, en caressant Jofi, je me suis surpris à fredonner une mélodie que je connais bien, quoique je ne sois pas du tout musicien : l’Aria de Don Juan. » Finalement, la statue du Commandeur n’est pas si loin.

Ce mois-ci, Causeur consacre son mensuel à la psychanalyse et à la polémique lancée par Michel Onfray.

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