Mouloud Aounit, président du MRAP.

En ces temps où Terra Nova suggère de suspendre les prolos au vestiaire, où les socialistes ne connaissent de Jaurès que la chanson de Pierre Bachelet, où la candidate verte veut faire tankiste à Tripoli, où les militantes trotskystes portent le hidjab et où le PCF, après avoir été à l’Est, est complètement à l’ouest, on accuse, souvent à juste titre, la gauche d’être oublieuse de son propre passé et d’avoir enterré ses meilleures traditions.

Un reproche qui ne pourra assurément pas être fait au MRAP, qui vient de ressusciter une tradition communiste que les moins de 80 ans ne peuvent pas connaître, sinon par les grimoires sur l’histoire du mouvement ouvrier international. Voici l’affiche que l’ex-mouvement antiraciste, devenu depuis assez longtemps un lobby ethniciste, a publié pour en appeler à la générosité de ses donateurs.

Brice Hortefeux y est donc représenté en vautour, et Eric Zemmour en hyène. Or, si le vautour n’a jamais totalement disparu du bestiaire politique de la gauche (les caricaturistes cossards l’utilisent souvent pour représenter les grands capitalistes), la hyène, elle, en était exclue depuis fort longtemps. Il faut dire qu’elle avait beaucoup servi, et pas forcément à bon escient. Un petit détour historique s’impose, ça tombe bien, les gars, on est encore en vacances…

Aux temps lointains de la Guerre froide, chaque tête de turc du Parti Communiste de l’Union Soviétique, et donc des partis frères et de leurs organisations satellites, avait droit à un gracieux surnom, souvent d’origine animale. On se souvient du fameux sobriquet de « vipère lubrique » attribué par Staline à Tito, mais il y eut aussi des « rats visqueux » et même, en version chinoise, des « tigres de papier ». Quant à la hyène, elle fut célébrissime durant les fifties grâce à Alexandre Fadeïev, un des romanciers officiels du régime stalinien, et pas un des pires – on lui doit notamment La Jeune garde, qui m’a fort ému dans mon adolescence, j’assume, moi, madame.

Président-fondateur de l’Union des Écrivains, titulaire du prix Staline, Fadeïev était aussi l’un des dirigeants du Conseil Mondial de la Paix, qui regroupait les compagnons de route du monde entier dans la lutte contre l’Otan, le Plan Marshall, le réarmement allemand, etc. Le CMP a été notamment à l’initiative du célèbre Appel de Stockholm, que fit signer le jeune Jacques Chirac.

Lors de la mise en place de ce bazar, en 1948, Fadeïev s’en était très vivement pris à l’auteur de La Nausée, coupable à ses yeux de renvoyer dos à dos USA et URSS dans les débuts de la Guerre Froide. Et c’est à cette occasion que l’écrivain moscovite avait affublé son collègue parisien d’un qualificatif qui allait immédiatement faire un buzz mondial, celui de « hyène dactylographe », comme quoi l’Inquisition n’empêche pas la fantaisie, voire le baroque flamboyant.

Le plus drôle dans tout ça, c’est que Jean-Paul Sartre n’en tiendra pas longtemps rigueur à ses procureurs soviétiques, puisque quatre ans plus tard, il se ralliera à ce même Conseil Mondial de la Paix, lors de son congrès de Vienne. Porté par son enthousiasme de fraîchement converti, c’est exactement à la même époque qu’il décrète que « tout anticommuniste est un chien », apportant ainsi sa petite contribution au bestiaire stalinien…

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