En 2017, Yann Moix avait qualifié Renaud Camus d’écrivain « assez antisémite ». Relaxé en première instance puis condamné en appel pour diffamation, Moix a obtenu gain de cause hier en Cour de cassation. En vertu de ce jugement, on peut désormais traiter quelqu’un d’antisémite sur la foi de simples allégations. Contestant cette décision prise en son absence, Renaud Camus va déposer un recours pour vice de procédure. Son avocat se confie à Causeur. 


Coup de marteau dans la République des lettres. Hier, la Cour de cassation devait départager Yann Moix et Renaud Camus après que le premier a traité le second d’écrivain « assez antisémite ». Décision de la plus haute juridiction française : l’auteur de B.D repenti n’a commis aucune diffamation, ses propos relevant « de l’expression d’une opinion et d’un jugement de valeur sur la personnalité de la partie civile (…) et non de l’imputation d’un fait précis ». Autrement dit, on peut désormais qualifier quelqu’un d’antisémite sans preuves sur la seule foi de propos prêtés, rapportés voire inventés. Joint par Causeur, l’avocat de Camus Me Yohann Rimokh avoue sa sidération : « En gros, peu importe la vérité, peu importe qu’il soit antisémite ou non » aux yeux du juge de cassation.

Aux sources de la polémique

Avant d’examiner la procédure plus en détails, rappelons les faits. Dans l’émission « On n’est pas couché » diffusée le 3 juin 2017, Laurent Ruquier reçoit Charles Consigny, venu présenter son livre Je m’évade, je m’explique.

Entre deux éloges, le chroniqueur Yann Moix glisse quelques pichenettes à son jeune confrère, lui reprochant notamment sa passion coupable pour Renaud Camus, auquel il dénie tout style et tout talent. Comme de coutume sur le service public, le procès médiatique s’ouvre par contumace. « Renaud Camus, on le rappelle au téléspectateur, c’est un écrivain un petit peu misanthrope, assez antisémite… », commente Moix avant de citer Consigny dans le texte : « Je m’étais aussi passionné pour l’affaire Renaud Camus au cours de laquelle Alain Finkielkraut avait défendu avec courage cet écrivain alors accusé d’antisémitisme par une intelligentsia trop contente d’avoir trouvé un néonazi à lyncher pour se parer des beaux atours de la Résistance »

Bug de l’an 2000

L’affaire Renaud Camus ? Souvenez-vous : en 2000, la parution du neuvième tome du journal de Camus, pas encore connu pour sa critique du Grand remplacement, fait scandale. D’aucuns reprochent ces lignes à l’ancienne plume de Gay-pied : « Les collaborateurs juifs du Panorama de France-Culture exagèrent un peu tout de même : d’une part ils sont à peu près quatre sur cinq à chaque émission, ou quatre sur six ou cinq sur sept, ce qui, sur un poste national ou presque officiel, constitue une nette sur représentation d’un groupe ethnique ou religieux donné ; d’autre part, ils font en sorte qu’une émission par semaine au moins soit consacrée à la culture juive, à la religion juive, à des écrivains juifs, à l’État d’Israël et à sa politique, à la vie des juifs en France et de par le monde, aujourd’hui ou à travers les siècles. » (La Campagne de France, 2000). Non dénués de rudesse (et de maladresse!), ces lignes ont valu de sérieux ennuis à leur auteur  cependant ardemment défendu par Alain Finkielkraut, Elisabeth Lévy, Frédéric Mitterrand, Emmanuel Carrère ou Camille Laurens. Je ne sache pas que ces brillants esprits relisent Drumont ou comptent les journalistes juifs pour s’endormir.

Dix-sept ans plus tard, sur le plateau de Ruquier, Moix a cru sortir un cadavre décomposé du placard. Objection de Consigny : « il n’est pas antisémite ! » Moix réplique : « en tout cas, il est raciste ! »1 

« Une nuance vraiment byzantine »

Citant Yann Moix devant la 17e chambre correctionnelle de Paris, Me Rimokh argue de la diffusion de cette séquence à la télévision pour prouver la diffamation publique de son client et demander 30 000 euros de dommages et intérêts. En juillet 2018, la chambre rejette pourtant cette action en justice faute de preuves. Le juge reprend alors l’argumentaire de Yann Moix, « une nuance vraiment byzantine, qui ne consistait pas à dire « je n’ai pas dit ça » mais « j’ai peut-être dit ça. En tout cas, vous ne le prouvez pas ».».  Une fois n’est pas coutume, le tribunal contredit le parquet. « Même la procureure, qui n’est pas l’amie de Renaud Camus, estimait les faits établis », s’étonne encore Me Rimokh.

Qu’à cela ne tienne, Renaud Camus fait appel. Deuxième round judiciaire en mars 2019. Devant la Cour d’appel, son conseil dépose un constat d’huissier confirmant la diffusion de la séquence incriminée sur France 2 le samedi soir à une heure de grande écoute. En face, la partie adverse campe sur ses positions et produit dix-huit pages de conclusions niant toute preuve de déclaration diffamatoire. Verdict : Moix est condamné à payer mille euros de dommages et intérêts ainsi que deux mille euros de frais de procédure pour diffamation.

Mais le duel ne s’arrête pas là. Comme il en a légitimement le droit, l’auteur de Podium se pourvoit en cassation. Cette troisième juridiction casse la condamnation de Moix en appel et reprend une grande partie de son argumentation pro domo invoquant la liberté d’expression. Or, Renaud Camus et son avocat n’ont à aucun moment été entendus par la Cour de cassation, comme l’aurait voulu la procédure. « Nous n’avons reçu aucune notification ni aucune lettre de la Cour de cassation. Nous n’avons pas été convoqués à l’audience » du 26 novembre dernier, déplore Me Rimokh. En conséquence, ladite audience s’est déroulée au mépris du principe du contradictoire en vertu duquel toutes les parties doivent être écoutées lors d’un procès. Sans autre forme de respect pour l’Etat de droit, Camus et son avocat ont découvert l’arrêt d’hier après la presse ! Pour contester cette « décision en catimini » entachée d’un grave vice de procédure, Me Rimokh annonce « évidemment tenter un recours devant la Cour de cassation ».

Moix : « L’année commence magnifiquement »

L’avenir nous dira si l’affaire rebondit une nouvelle fois. Hier, du fond de son purgatoire médiatique, Yann Moix pérorait sur les réseaux sociaux. « Je viens de gagner en cassation contre l’horrible et médiocre Renaud Camus. Une belle victoire. On peut donc dans ce pays affubler M. Camus des qualificatifs qui le définissent. L’année commence magnifiquement » A l’automne, l’auteur d’Orléans a subi une tempête de boue médiatique, essuyant coup sur coup une polémique familiale puis l’exhumation trente ans plus tard de textes et de dessins antisémites, négationnistes et racistes. Dans ces circonstances, mieux vaudrait avoir le triomphe modeste. Jadis protégé de Barthes, héraut homo d’une certaine gauche libertaire, aujourd’hui diabolisé, Renaud Camus a bon dos. Ce n’est pas une raison pour se refaire une virginité sur le sien.

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