Autant l’avouer, après dix jours d’antifascisme débile, de postures en tout genre, de traque de l’abstentionniste de gauche, du lepéniste caché aussi bien que du macroniste mou du genou, engluée dans toute cette morale que chacun brandit contre les autres sans jamais l’appliquer à soi-même, j’en étais à me dire : « retiens-toi ou je fais un malheur !» Et ce n’est pas la contribution de François Hollande à ce flot autosatisfait qui m’en aurait dissuadée. « Alors, vous prenez le bulletin Macron et vous le mettez dans l’urne ». Quand, joignant le geste à la parole, il a mimé cette petite saynète de son pupitre bruxellois, on ne sait pas s’il s’adressait mentalement aux résidents d’un hospice ou aux bambins d’une crèche. Ce qui est sûr, c’est qu’il nous prenait pour des cons. Comme à peu près toute la France qui compte et qui, depuis le premier tour, défile en rangs serrés, son vote et sa belle âme en bandoulière.

En Marche ou crève!

Dans un climat évoquant l’inquisition, le maccarthysme, ou tout simplement la bonne conscience satisfaite du camp du Bien contemporain, le vote Macron est devenu la proposition mafieuse qu’on ne peut pas refuser. C’est une nouvelle forme de démocratie : on a le choix, mais en vrai, on ne l’a pas. On conviendra que ça donne envie de faire là où on nous dit de ne pas faire. Tout ce qui peut filer des migraines, ou des sueurs froides, à toutes ces belles personnes, comme dirait Mélenchon, m’a donc semblé plutôt désirable. Et à mon avis, je n’étais pas la seule : encore quinze jours de France Inter et elle était élue…

Quiconque ne se prosternant pas à l’avance, ne communiant pas dans la détestation de qui vous savez et l’adoration du roitelet promis à la France a été soupçonné de conspirer avec l’ennemi. Résultat, le torrent de haine, de menaces et d’insultes qui s’est déversé sur Nicolas Dupont-Aignan – au nom de la tolérance et de l’amour de l’Autre, bien entendu –, m’avait presque convaincue que ces résistants de plateaux télé avaient besoin d’un petit coup de réel sur la tête. De plus, quoi de plus facho, au fond, que cette détestation du désaccord ?

Le Pen, le rendez-vous manqué

Sauf qu’avec le déplorable spectacle donné par Marine Le Pen mercredi soir, on a eu l’impression que cette haine du désaccord était très largement partagée par celle qui en est la première victime. Contrairement à ce qu’elle a affirmé le lendemain, il ne s’agissait pas d’un débat musclé. Ce n’était pas un débat du tout.

Et, il faut le dire, elle en est la principale responsable. Certes, Emmanuel Macron a l’arrogance des premiers de la classe. Mais elle, était haineuse et, de surcroît, ricaneuse. Désolée, entre l’arrogance et la haine, je choisis l’arrogance. Marine Le Pen aurait pu être la porte-parole du parti de l’inquiétude, elle aurait pu faire venir sur le plateau l’humeur de cette partie du pays qui voit sa disparition programmée et s’en désole. Elle aurait pu évoquer le séparatisme islamiste et l’immense tâche qui nous attend consistant à convaincre des dizaines, peut-être des centaines, de milliers de jeunes Français de l’excellence de leur pays, de ses arts, ses armes et ses lois. Or, du début à la fin, elle a paru retourner à son adversaire le procès en légitimité dont elle est sans cesse l’objet. Incapable de lui concéder le moindre point, autant que de lui opposer une véritable vision, elle a ânonné des mots-clefs comme « UOIF » et « banquier », croyant sans doute que cela suffirait à faire pleuvoir les votes, ce qui laisse penser qu’elle tient ses électeurs en piètre estime.

La démocratie, c’est l’espace de l’engueulade civilisée

Les insinuations sur l’argent de son adversaire, sa façon de dire à demi-mot au téléspectateur « si vous êtes dans la mouise, c’est parce que lui et ses amis se goinfrent », m’ont rappelé les heures sombres de l’affaire Fillon, quand des journalistes répétaient en boucle le même appel au ressentiment. L’autre France, celle qui n’a pas envie de l’avenir mondialisé et multiculti qu’on lui promet, mérite mieux que ce populisme ras des pâquerettes. Sinon comme alternative aujourd’hui, au moins comme espoir pour demain. Jean-Luc Mélenchon le sait. Encore un petit effort pour devenir vraiment souverainiste et il pourrait emporter le morceau.

La démocratie, c’est l’espace de l’engueulade civilisée. Comme l’amitié du reste. Ni la personne, ni le projet d’Emmanuel Macron ne m’attirent particulièrement. Mais mercredi soir, il avait l’air de quelqu’un avec qui on peut s’engueuler. Pas elle. Contrairement à François Fillon, elle a eu droit à une confrontation à la loyale. Et elle a perdu, ce que reconnaissent nombre de ses partisans atterrés.

On n’est pas obligé, cependant, de hurler avec les bisounours. Quoi que répètent fiévreusement ceux qui adorent voler au secours des victoires, un faux pas, même de taille, ne suffit pas à faire de Marine Le Pen quelqu’un d’infréquentable. À la différence de l’intégralité de mes confrères qui se frottent les mains sur l’air de « je vous l’avais bien dit ! », je ne suis pas sûre qu’elle ait « montré son vrai visage ». L’ayant interviewée à plusieurs reprises, nous avons eu avec elles des engueulades homériques : jamais je ne l’ai vue, dans ces circonstances, faire preuve de la mauvaise foi fielleuse qu’elle a opposée à son adversaire – et je ne lui avais jamais vu, même sur un plateau, ce masque sarcastique. Avait-elle en quelque sorte intégré sa propre illégitimité, a-t-elle été mal conseillée par son cher Florian Philippot ou était-elle décidément très mal préparée à la fonction qu’elle briguait ? Toujours est-il qu’elle a raté son rendez-vous avec le peuple français.

Causeurien, ton bulletin t’appartient

N’empêche, qu’on ne compte pas sur moi pour montrer, moi aussi, âme blanche, en arborant mon bulletin de vote, et encore moins à appeler les  causeuriennes et causeuriens à le faire. D’abord, je refuse de céder à l’intimidation. Ensuite, je ne suis pas assez dingue pour penser que cet appel aurait le moindre effet. Enfin, je ne me résous pas à cette idée que l’on devrait voter sans avoir le choix.

Il faudra bien résoudre un jour ce petit problème de logique : il existe chez nous un parti que les tribunaux ne peuvent pas interdire, qui a le droit de se présenter aux élections, mais les électeurs n’ont pas le droit de voter pour lui et ses dirigeants n’ont pas le droit de gagner. Ce qui, on en conviendra, est assez pratique pour ceux qui l’affrontent en duel. On me dit qu’il respecte le cadre de la République, mais pas ses fameuses valeurs. Sauf que, pardon, qui est arbitre des valeurs, Le Monde, les Inrocks, Jacques Attali ? N’est-ce pas une façon bien commode d’exclure de la compétition ceux qui vous déplaisent ?

Je ne me résous pas à vivre dans un monde où il y a une seule politique possible, un seul vote raisonnable et un seul point de vue acceptable. Voilà pourquoi nous sommes fiers, à Causeur, d’avoir fait vivre l’engueulade démocratique, en laissant s’exprimer aussi bien des électeurs de l’un ou l’autre des candidats que diverses nuances d’abstentionnistes. Seul ce joyeux foutoir m’a permis de survivre à l’ambiance plombée de cet entre-deux-tours où la tiédeur était une faute, la divergence un délit et l’opposition un crime. Dans les médias, en tout cas, car le pays n’était pas à l’unisson du barragisme fiévreux des salles de rédactions. Que tous les auteurs, ainsi que l’équipe du site soient remerciés pour ce vent d’air frais.

Pour toutes ces raisons, chers lecteurs, je vous engage à faire absolument ce que vous voulez dimanche, au moment de choisir. Comme ça, je suis sûre que vous m’écouterez.

Post Scriptum : je viens d’entendre un bout de la chronique de François Morel, l’un des papes du comico-conformisme sur France Inter. Il comparait – ou assimilait je ne sais – Marine Le Pen à une primate: Taubira, c’était dégueulasse; mais pour une Le Pen, c’est normal. Digne conclusion de la quinzaine de la haine (et de l’antifascisme nigaud) que nous a offerte la radio publique.