Enquêtes à l’appui, le directeur du département opinion de l’Ifop Jérôme Fourquet, auteur de L’Archipel français, perçoit l’inquiétude d’une immense majorité de Français face au coronavirus. Mais en attendant la fin du confinement, la plupart de nos concitoyens font néanmoins taire leurs critiques, bien qu’ils estiment que l’exécutif ait eu un retard à l’allumage. Au quotidien, le confinement et le télétravail révèlent les fractures socio-économiques françaises, de la sécession des élites à l’indiscipline de certaines banlieues. Entretien.


Daoud Boughezala.  Emmanuel Macron a-t-il réussi à rassembler les Français derrière la lutte contre le coronavirus ?

Jérôme Fourquet. Le message du président et du Premier ministre est passé. Aujourd’hui, la population française est très majoritairement (82%) inquiète face au virus et confortée dans ce sentiment par les propos très solennels et alarmistes prononcés par l’exécutif ainsi qu’un certain nombre de responsables médicaux et scientifiques. La France étant massivement inquiète, elle se plie globalement assez bien aux injonctions du confinement, les comprend et manifeste des gestes de solidarité comme les applaudissements le soir au balcon en l’honneur des personnels soignants et médicaux. Cette épreuve qui touche tout le monde et rend chacun responsable vis-à-vis de ses proches, de ses voisins ou même des inconnus qu’on croise dans la rue est de nature à fabriquer, au moins momentanément, un sentiment d’appartenance collective ou, à tout le moins, une responsabilité collective face à la menace.

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Le réflexe légitimiste qui a joué au premier tour des municipales en faveur des élus sortants profite-t-il à l’exécutif ?

Pour l’instant, le temps des divisions et des critiques n’est pas venu. Le réflexe traditionnel est d’essayer de faire bloc pour éteindre ou contenir autant que faire se peut l’incendie. Dans ce cadre, joue un réflexe légitimiste de ralliement aux autorités constituées qui sont aux postes de pilotage dans la tourmente. Les maires ont donc obtenu un gros satisfecit et l’exécutif bénéficie d’une relative clémence pour ce qui est des mesures les plus urgentes prises pour lutter contre l’incendie (fermeture des écoles, confinement…).

Chez les cadres, le taux de télétravailleurs dépasse les 60%. Se forme ainsi un nouveau clivage social entre les « télétravaillables » et les autres (…) Cette épidémie éclaire les fractures multiples du monde du travail.

Pourtant, le gouvernement n’est pas épargné par les professionnels de santé : on lui reproche d’avoir maintenu le premier tour des municipales, de confiner la population faute de masques… Ces critiques n’alimentent-elles pas la défiance des Français ?

Nos sondages indiquent un sentiment majoritairement partagé : le gouvernement a eu du retard à l’allumage. Mais cela se combine avec une relative confiance (un peu plus de 50% de l’opinion) pour mener la bataille. Cela peut paraître paradoxal mais il faut raisonner en séquences et en étapes. Pour l’instant, on est dans la séquence de l’urgence où, sous le feu, on serre les rangs. Mais une partie du cerveau réfléchit au-delà du « mode survie » et se demande si la logistique a été bien anticipée. Cette critique commence à se formuler dans l’opinion, mais cela ne fait qu’une semaine que nous sommes confinés. Même si le nombre de morts et de personnes contaminées augmente tous les jours, la collectivité se concentre sur l’endiguement du virus au jour le jour. Les critiques prendront peut-être un peu plus d’ampleur une fois qu’on pourra un peu plus respirer et que la situation sera davantage sous contrôle.

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Comment ont été reçues les annonces présidentielles de fermeture progressive des espaces publics puis des frontières de l’espace Schengen ?

D’après le sondage effectué par l’Ifop le 15 mars, jour du premier tour des municipales, 83% des Français souhaitaient la fermeture des frontières pour empêcher l’entrée en France des malades du coronavirus venant d’autres pays (dont 52% s’y disant même très favorables). Le président Macron a sans doute compris que le coronavirus reposait la question de la mondialisation et des frontières. Comme lors de la crise migratoire et des attentats, la grande majorité des Français demande une protection qui se matérialiserait très concrètement par des frontières, même s’ils les savent non-étanches. Face à une menace, la première protection qui vient spontanément à l’esprit est le contrôle des frontières. C’est un réflexe quasi-instinctif dans une très large partie de la population. Or, l’exécutif s’y refuse puisque Emmanuel Macron a défendu les frontières de l’espace Schengen tout en appelant à rester ouvert entre pays européens. Cette politique a été démentie par les faits après que plusieurs de nos partenaires européens ont rétabli des contrôles à leurs frontières nationales. Il y a donc un hiatus entre le discours de Macron et la volonté de la majorité des Français sur la question.

Le Président s’est tout de même résolu à fermer les frontières…

Oui, mais tardivement. Au début de la crise, il mettait en garde contre le repli nationaliste. Il a condamné la mise en place de contrôles aux frontières par la Slovénie et l’Autriche pour s’isoler de l’Italie du nord, qui est l’un des principaux foyers de contagion. Alors que la thématique de la frontière chère à Patrick Buisson est ici manifeste, le pouvoir macroniste a des difficultés à l’articuler.

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Penchons-nous sur la gestion du confinement à l’intérieur de nos frontières. Alors que l’économie est à l’arrêt, les autorités nous incitent au télétravail. Cette solution est-elle applicable à tous les Français ?

Non. Le confinement ne se vit pas du tout de la même manière suivant les catégories sociales, notamment dans le rapport au travail. Notre sondage publié hier dans le JDD montre une France du travail coupée en trois tiers. Un premier tiers est à l’arrêt et au chômage technique. Ces Français ne travaillent plus parce que leur entreprise ou leur administration est fermée (restauration, cinémas, musées, administrations…). Un deuxième tiers de la population continue de travailler mais sur site (personnel soignant, pompiers, policiers, salariés de la grande distribution…). Ce sont les plus exposés au virus. Enfin, un dernier tiers télétravaille. Ce sont plutôt des CSP+. Chez les cadres, le taux de télétravailleurs dépasse les 60%. Se forme ainsi un nouveau clivage social entre les « télétravaillables » et les autres. La semaine dernière, Libération a publié un reportage sur les salariés de La Redoute dans le Nord. Ils travaillent à un rythme très soutenu parce que tout le monde se fait livrer en ce moment. Dans les chaînes d’expéditions, l’ergonomie des postes de travail n’est pas du tout prévue pour maintenir un mètre de distance entre les employés. Ces derniers commencent donc à ruer dans les brancards en se plaignant de ne pas être protégés. La température monte d’autant plus qu’ils font des conférences téléphoniques avec leurs supérieurs qui, eux, se trouvent en télétravail à domicile. C’est une nouvelle lutte des classes à l’ère du Covid-19…

Donnez-vous donc raison à Emmanuel Todd, dont le dernier ouvrage Les luttes de classes en France au XXIe siècle défend cette thèse néomarxiste ?

Par certains aspects, le coronavirus peut constituer un antidote à l’archipelisation de la société en fabriquant un sentiment d’appartenance à un collectif qui nous dépasse, en nous redonnant le sens des responsabilités et de l’engagement. Mais, dans le même temps, le corona révèle et ravive les fractures sociales préexistantes. Dans la grande distribution et la logistique, qui inclut notamment les chauffeurs routiers, si un nombre important de ces personnels utilise son droit de retrait, toute la chaîne d’approvisionnement alimentaire tombera. Dès le premier jour de confinement, les gens se sont battus pour du papier toilette et des paquets de nouilles alors qu’il n’y avait aucun risque de pénurie sur une semaine. Mais si on s’achemine vers un mois de confinement, avec un nombre de cas qui flambe chez leurs collègues, les héros du quotidien qui conduisent leur camion et livrent leurs palettes à quatre heures du matin en contact avec de nombreux autres salariés, voudront peut-être arrêter faute de masques et de protection. Idem sur les sites de production, dans les usines de pâtes ou de conserves, ou même à Rungis, si les travailleurs commencent à déserter, cela peut devenir problématique à terme. Tout comme les soignants, les pompiers et les policiers, la chaîne qui nous permet de manger est constituée d’une longue série de maillons objectivement exposés à la contraction du virus.

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En ce moment dans Paris, ne circulent pratiquement que les livreurs Deliveroo, Uber Eats et les camions de livraison des grandes surfaces. Plus qu’un retour de la lutte des classes entre les 99% et les 1% constituant « l’aristocratie stato-financière », pour reprendre la grille de lecture toddienne, cette épidémie éclaire les fractures multiples du monde du travail.

Quelles autres fractures sociales le virus révèle-t-il ?

Suivant que vous ayez un CDI ou soyez travailleur intérimaire, vous n’êtes pas logé à la même enseigne. Par exemple, chez Renault et PSA, qui ont mis à l’arrêt leurs sites de production en France, les statutaires en CDI sont au chômage technique mais leur paie va tomber à la fin du mois. Or, sur ces sites de production, un gros tiers de la main d’œuvre est intérimaire. Ces employés sont nombreux parce qu’ils forment le « volant de main d’œuvre » qu’on adapte en fonction de la demande et de l’activité. Actuellement avec ces usines à l’arrêt, ces intérimaires n’ont plus de ressources.

Il y a aussi toute la question des indépendants et des petites entreprises. Quand Macron annonce que l’Etat paiera les charges d’électricité, le loyer, l’eau sans laisser personne au bord de la route, c’est louable. Il a mis beaucoup d’argent sur la table mais on sait très bien ce qui va se passer : les grandes entreprises vont plus ou moins encaisser la crise, les grosses PME qui iront relativement mal auront encore la ressource pour taper à la porte de l’administration et se faire aider. Mais les petites structures n’auront ni l’énergie ni les moyens d’engager cette démarche. En Île-de-France, les restaurateurs ont par exemple essuyé des dizaines de samedis de gilets jaunes, cinquante jours de grève de la RATP en décembre-janvier et aujourd’hui plusieurs semaines de confinement. Cela va provoquer une casse sociale évidente. Dentistes, kinés, petites sociétés d’événementiel n’auront aucune chance de se faire rembourser s’ils vont voir le Trésor public avec leurs quittances de loyer, leur facture d’électricité et leurs arriérés bancaires.

Malgré l’apparent unanimisme autour des mesures de confinement, certaines catégories sociales et culturelles rechignent-elles à restreindre leur liberté de circulation ?

Au cours de la première semaine de confinement, s’est en effet manifestée une certaine sécession des élites à travers un exode littoral. Dans mon livre L’Archipel français, de manière un peu provocatrice, j’avais écrit « L’expatriation fiscale est le stade ultime de la sécession ». La fuite de Paris de ceux qui ont des résidences secondaires sur la côte renvoie à cette opposition entre individualisme teinté d’hédonisme (et de peur) et discours présidentiel autour de la nécessité de faire bloc. Beaucoup sont partis d’Île-de-France, région potentiellement très infectée, pour se répandre par milliers dans des territoires jusqu’ici relativement préservés du virus, de Deauville à Saint-Jean-de-Luz en passant par Belle-Ile, la Baule ou Arcachon. En cas de crise sanitaire majeure, certains quittent donc le navire. A l’autre extrémité de la société, il y a aussi la banlieue. Dans un certain nombre de quartiers, une partie de la population est assez peu encline à se conformer aux règles du confinement. C’est en partie lié au type d’urbanisme et à la composition des foyers : à cinq ou six dans un petit appartement HLM, on a davantage envie de sortir jouer au foot au bas de la tour ! Mais sur la crise sanitaire comme sur d’autres sujets, les consignes et l’ordre républicains sont beaucoup moins respectés, sinon volontairement contestés. Bref, la société se tient, le confinement est globalement respecté, les services publics fonctionnent mais certains groupes sociaux ont des comportements qui révèlent la fragmentation de la société française.


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