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Une disgrâce

Une disgrâce
Patrice Jean © Francois GRIVELET/Opale.photow

On sait que les causes perdues font d’excellents livres. Avec Le Parti d’Edgar Winger, le romancier Patrice Jean le démontre avec brio. Son ouvrage a été couronné par le prix des Hussards.


Précédé d’un apologue qui paraît d’abord insolite, ce roman politique et philosophique peut se lire comme le récit d’une quête avortée, la confession d’un activiste déçu et la chronique d’une disgrâce. Par un privilège accordé aux seuls romanciers, il donne de surcroît à une déchéance subie – une condamnation sans appel pour « atteinte sexuelle sur mineure », brrr ! – le sens d’une chute consentie, presque désirée. Et d’une faille, tragique forcément tragique, par où entre un rayon de lumière.

Rien de bas, rien de poisseux – je précise. Un lecteur ingénu en sera troublé.

Au début du roman, le héros, Romain Bisset, 30 ans, est un militant révolutionnaire, entièrement dévoué à la cause du Peuple. Il a lu Hegel, Marx, Feuerbach. Il ne pense qu’avec des slogans, des axiomes, des anathèmes – il parle comme saint Paul ou Lénine ! S’il avait lu Baudelaire, il serait moins prude, et surtout moins enclin à prêcher des niaiseries. C’est un pur. Quoique tourmenté par d’affreuses pensées misogynes et petites-bourgeoises – il excelle à se flageller et à se repentir de turpitudes rêvées –, il croit à la juste convergence des luttes et reste convaincu de la victoire finale. D’ici là, il se rend insupportable, d’abord à luimême, en se persuadant que le bonheur n’est qu’un mensonge – et une obscénité.

Sa mission est de retrouver Edgar Winger, l’auteur de Splendeurs et misères du capital – on songe à un jumeau de Guy Debord ou de Pierre Boussel alias « Pierre Lambert ». Car cet augure intraitable qui fut jadis le stratège du « Parti », un maître à penser, et qui n’avait prédit d’autre alternative à la « Révolution » que le « chaos », a mystérieusement disparu depuis plusieurs années. Est-il mort ? Est-il vivant ? Comment expliquer son silence ?

Au terme d’un voyage qui le conduit à Nice, puis au Havre et en Auvergne, notre Fabrice va découvrir avec effroi que son mentor adoré est un apostat : il a changé de nom, il se cache, il préfère désormais regarder le ciel que les gens et cuve sa rancœur dans l’allure bucolique d’un bodhisattva. Un sage ou un traître ? Un indice : le roman s’achève sur une volée de mots épars – « nuage », « théorie », « église », « néant » – et un hymne ambigu au cosmos. Exit l’intersectionnalité des luttes !

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On connaît Patrice Jean. À sa façon, il ne cesse de récrire Illusions perdues de Balzac. Quelque chose se sépare de nous, jour après jour, quelque chose nous quitte. Qu’est-ce que la jeunesse ? Un naufrage. Un renoncement, une désertion, un déclin – la défaite est déjà en soi, vous ne le saviez pas ?

C’est un romancier qui regarde à la fois dedans et dehors. Il débusque les tensions souvent risibles entre le moi privé et le moi social. Son arme : un œil prompt à détecter l’imposture, qu’elle soit solitaire ou partagée, intime ou collective, une aptitude à ressentir le saccage de l’idéal, avec un penchant pour la satire. Et la délectation morose. Il défend ses personnages, et quand ils sont indéfendables, il ne les excuse pas, il se permet de leur pardonner, il les sauve de la damnation. Pour autant, il se refuse à embellir leur destinée, il prend un malin plaisir à les contrarier et à les punir.

Pari risqué : à vouloir par endroits reproduire les effets comiques de la langue de bois, l’auteur pourrait s’enliser avec son héros dans les stéréotypes qu’il dénonce et n’en reproduire que l’ennui. D’une rhétorique fanée, fourbue, mécanique, affleure soudain un aveu bouffon dont il feint de s’étonner : « J’ai pris la clé des champs comme un renard que surprennent les cris des paysans (mais d’où me vient cette image arriérée et champêtre ?). » À la bonne heure !

À la question « Que faire ? », l’auteur hasarde une réponse : « — Il y a des choses plus intéressantes que la littérature, prétend Romain. — Je ne crois pas », répond Winger. Point final. On sait que les causes perdues font d’excellents livres. Patrice Jean, une fois encore, le démontre avec brio.

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est écrivain, essayiste et journaliste littéraire

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