Le 28 mai 2013, plusieurs centaines de manifestants se rassemblent place Taksim, à Istanbul, pour protester contre un projet immobilier prévoyant la suppression d’un espace vert et la reconstruction d’une caserne ottomane. Plus qu’une simple crispation écologique, ce mouvement cristallise l’opposition entre deux Turquie. À la pointe du refus, on trouve les Turcs « blancs ». Laïcs occidentalisés, ceux sont les classes moyennes des grands centres urbains du triangle Istanbul, Ankara, Izmir. Or, à compter des années 80, elles subissent la déferlante des Turcs « noirs » en provenance d’Anatolie. Plus nombreux, ils apportent de leurs campagnes leurs croyances et leur mode de vie conservateurs. Entassé dans les gecekondu(bidonvilles)[1. Maison construite la nuit, une loi ottomane interdisant la destruction des maisons précaires à partir du moment où elles possèdent un toit.], ce petit peuple humble et dévot constitue le socle électoral de l’AKP. Très tôt, les islamo-conservateurs ont saisi qu’il était vain de s’opposer à l’hypertrophie stambouliote. Au contraire, celle-ci épouse les grandes recompositions engendrées par la mondialisation. L’ouverture des frontières, l’intégration des pays dans de vastes zones de libre-échange, accompagnent l’urbanisation. Au croisement des routes Est-Ouest et Nord-Sud, la Turquie et sa mégalopole sont à la confluence des puissances émergentes d’Extrême-Orient et d’un Occident en plein marasme.  Dès lors, la construction d’infrastructures capables d’absorber les 20 millions d’habitants de l’agglomération est vitale. Seule une très forte croissance est susceptible de procurer un emploi aux centaines de milliers d’arrivants annuels. Les grandioses projets de troisième aéroport, troisième pont, se complètent mutuellement. Symbole fort, le 29 mai 2013, jour anniversaire de la chute de Constantinople, Erdogan a donné le premier coup de pioche aux travaux du nouveau pont suspendu enjambant le Bosphore. À Taksim, cette logique d’appropriation de l’espace prend un tour clairement conflictuel. Au cœur de la partie la plus occidentalisée de la ville, la place construite dans les années 1930 renvoie au projet d’homme nouveau des élites kémalistes. C’est cette marque dans l’espace et le temps que l’AKP souhaite faire disparaître. La destruction du centre culturel Atatürk et la construction à sa place d’une mosquée géante signifierait après 1453 et la conquête de la ville byzantine, la chute six siècles, plus tard, de la ville laïque impie.
Confrontés à une périphérie dynamique et conquérante, les manifestants se sentent asphyxiés. Ainsi, une loi récente prohibe la publicité et la vente d’alcool dans les épiceries de 22h à six heures du matin. Apanage de l’émancipation féminine, le rouge à lèvres est désormais proscrit aux hôtesses de l’air de Turkish Airlines. Cette pression sociale, tant qu’elle se limitait aux villes de l’est du pays ou aux bidonvilles, était l’objet d’une tolérance implicite. Or, aujourd’hui, elle se propage aux enclaves les plus huppées. Mais, en même temps, les élites républicaines ont muté. Les mots d’ordres des manifestants n’ont rien à voir avec la rigide doxa kémaliste d’antan. Cette génération née dans les années 1990 a été nourrie au lait des nouvelles technologies et du village global. Un rapide tour d’horizon révèle sa diversité. Des Kémalistes farouchement attachés à l’invisibilité de la république côtoient des activistes kurdes ; des islamistes altermondialistes frayent avec des militants LGBT. Leur seul point d’entente se résume en même rejet de l’AKP. En réalité, les revendications du mouvement sont moins collectives qu’individuelles. Ce n’est pas  la laïcité comme religion civique qui est défendue mais bien un style de vie sans contraintes normatives. Tout à l’inverse d’un mouvement de masse, cette minorité occidentalisée reste confinée dans un ghetto sociologique. D’autant que l’AKP, en créant ses réseaux éducatifs, ses médias, et son patronat, a mis en orbite sa propre classe moyenne. Moderne dans son aspiration au confort, elle demeure inflexible sur ses valeurs. Plébiscité à toutes les élections, l’AKP a su intégrer une périphérie anatolienne jusqu’alors méprisée.
La priorité affichée par les néo-islamistes n’est pas l’application de la charia mais dans l’amélioration concrète des conditions de vie du petit-peuple..  Si les Turcs ne sont pas dupes de l’affairisme ou du népotisme gouvernemental, ils sont reconnaissants à l’AKP d’avoir privilégié l’homme concret à l’homme abstrait. Cependant, comme dans toutes révolutions, ils existent des ruptures et des continuités, la brutalité policière (3 morts) en est une parmi d’autres. En somme, la Turquie d’Erdogan, c’est l’arbitraire kémaliste plus la démocratie et l’ordre moral.

*Photo: AJ Stream

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