(Photo : SIPA.AP21848786_000004)

Qui ne connaît la formule de Churchill, après la signature des accords de Munich du 30 septembre 1938 : « Ils ont accepté le déshonneur pour avoir la paix. Ils auront le déshonneur et la guerre » ? Cette phrase férocement lucide peut, après la conclusion de l’accord du vendredi 18 mars 2016 sur les migrants entre l’Union européenne et la Turquie, et entré en vigueur dimanche 20 mars, être reprise, modulo une petite correction : « Ils ont accepté le déshonneur pour que les migrants les laissent en paix. Ils auront le déshonneur, les migrants et la peur des attentats en sus ».

A plusieurs titres, le déshonneur.

D’abord pour être si peu à la hauteur de nos principes, et entre autre celui du respect du droit, et en l’espèce du droit d’asile. Bien sûr, il est prévu que le Haut-commissariat pour les réfugiés (HCR) soit garant du respect de celui-ci, avec dépôts des demandes en Grèce et en Turquie, mais avec quelles assurances de moyens en Grèce, et surtout de bonne volonté et de diligence de la part de la Turquie ? Aucune. Par ailleurs, le HCR a dénoncé, en parlant d’une « ligne rouge franchie », les conditions de cet accord, et notamment la transformation des « hot spots » grecs en véritables centres de rétention fermés avant renvoi en Turquie, ainsi que l’impasse que fait ledit accord sur la situation des enfants migrants (ceux-ci représentent 40 % des gens actuellement retenus en Grèce, et 10 % de ces 40 % sont des enfants non accompagnés…).

Ensuite, pour avoir laissé l’Allemagne s’arranger pratiquement seule avec la Turquie, du moment qu’à la fin on était censés ne plus entendre parler des migrants, quels qu’ils soient. Cette Allemagne d’Angela Merkel, la « maman » de  l’Europe qui, paraît-il « sauvait l’honneur » de celle-ci en ouvrant les bras sans compter, et qui, au premier coup de semonce électoral sérieux, ne craint pas le virage à 180 degrés, quitte à ne plus sauver que, non plus l’honneur, mais les voix de ses électeurs.

Enfin et surtout pour avoir, plutôt que d’assumer nos responsabilités avec courage, lâchement cru pouvoir sous-traiter celles-ci à un régime, celui d’Ankara, qui ne respecte aucune liberté démocratique, muselle et terrorise la presse, a déclenché une guerre civile avec sa population kurde juste pour gagner les élections législatives, continue à soutenir Daech et à bombarder les seuls qui lui résistent efficacement, nos alliés, les Kurdes, toujours…

Un jeu de dupes pour gagner du temps

Bien sûr, on me répondra que tout cela n’est qu’un jeu de dupes, qu’ils ne s’agissait que de gagner du temps, que la promesse faite à Ankara de supprimer l’obligation de visa pour ses ressortissants entrant en Union européenne d’ici juin ne pourra jamais se concrétiser, car la Turquie ne risque pas de satisfaire aux 72 critères posés par l’UE pour se faire. Que celle de rouvrir les négociations d’adhésion de la Turquie sur un chapitre, celui du budget, n’engage à rien, que l’octroi de 3 milliards d’euros (dans un premier temps…) à la Turquie en échange de la « reprise » de tous les migrants dans des conditions d’accueil satisfaisantes aux normes internationales est une bonne affaire, tout comme l’échange « un Syrien contre un Syrien » qui prévoit d’accueillir un demandeur d’asile de ce pays en UE contre chaque autre refoulé à hauteur de 72 000 d’entre eux (Eh ! Ce sont des êtres humains, pas des pièces de rechange d’automobiles ! ). Que le but est de pouvoir attendre tranquille, le temps que se découragent les migrants d’entrer en Europe, que se tarissent les filières, les routes, les espoirs… en regardant ailleurs, en décidant de ne pas voir ce qui se passera pour ceux-ci en Turquie et ailleurs.

Mais ce jeu de dupes ne nous fera rien gagner, nous avons le déshonneur, et nous aurons quand même les migrants. Ceux-ci n’ont, pour beaucoup, plus rien à perdre. Nous n’avons pas encore compris cela. Cela nous dépasse encore, nous qui avons encore tellement à perdre. Les migrants continueront à arriver, parce que la guerre en Syrie d’abord, en Irak ensuite, et ailleurs (Afghanistan, Libye, Somalie, Soudan, Yémen…) ne cessera pas demain, que cet accord repose en grande partie sur la bonne intelligence et la coopération entre la Grèce et la Turquie, qui sont à couteaux tirés depuis des décennies, parce que la Grèce n’a pas les moyens de prendre en charge le défi logistique du premier accueil /enregistrement, puis du renvoi, parce que d’autres routes de migration contournant ou perçant cet accord seront inventées, que les réseaux, les passeurs et la corruption permettant de partir des plages turques ne disparaîtront pas, que l’on continuera à s’embarquer aussi depuis la Libye, et qu’il n’y a au fond aucune confiance entre la Commission européenne et le Turquie, chacun utilisant l’autre pour ses calculs, par pur cynisme. Les accords fondés sur le seul cynisme ne fonctionnent que le temps de ramasser la mise pour le plus cynique des deux contractants.

Il n’y a pas de solution facile ou simple face à la crise des migrants. Pour revenir à Churchill, il ne reste que le courage de prendre nous-mêmes nos responsabilités, et d’assumer, non pas « du sang, de la peine, des larmes et de la sueur », mais certainement « de la peine, des larmes et des sacrifices »…

Etre sévère envers le régime d’Erdogan mais…

Nous ne pouvons tous les accueillir, loin de là. Nous devons contrôler le nombre, l’origine et la nature (réfugiés de guerre ou pas, individus suspects représentant une possible menace terroriste) de ceux que nous devons accueillir au nom du droit d’asile, nous devons imposer la solidarité européenne aux Etats de l’Union qui refusent de recevoir le moindre migrant, et enfin trouver, ensemble, une solution pour tous ceux que nous ne pouvons laisser entrer. Cette solution sera imparfaite et douloureuse pour ceux-ci, elle demandera des protocoles d’accueil transitoire et de renvoi dignes, etc.

Si c’est bien à nous Européens de faire face à la crise des migrants avec courage et solidarité, en sacrifiant une part de notre indifférence au monde, de notre « paix » (toute relative, les attentats bruxellois viennent une nouvelle fois de nous le rappeler) de nantis, cela ne pourra se faire qu’avec la Turquie. On peut (et on doit, de mon point de vue) formuler les critiques les plus sévères envers le régime d’Erdogan, mais nous devons reconnaître un fait ; c’est la Turquie qui fournit l’effort d’accueil de réfugiés syriens le plus considérable, avec plus de 2,5 millions d’entre eux accueillis sur son sol, dans des camps certes sévèrement contrôlés (pour ceux qui sont dans des camps), mais offrant des standards de conditions de vie infiniment plus dignes que les jungles de Calais ou de Dunkerque. Nous devons donc parler aux autorités turques, travailler avec elles, et leur rendre justice d’une générosité dont nous sommes incapables.

Par ailleurs, la menace terroriste, comme le 22 mars à Bruxelles nous l’enfonce dans le crâne, si nous refusions encore de l’admettre, va viser durablement et cruellement l’Europe, et c’est bien à l’Europe d’y répondre, c’est-à dire de contrôler autant que possible à la source et sur les routes de transit le flux de migrants dont les réseaux djihadistes se servent déjà. Pour ce faire, il faut donc « traiter » nous-mêmes (nous Européens et si possible en collaborant tous ensemble…) les identités vraies ou fausses, les origines, les parcours des migrants, et non pas sous-traiter ce travail de renseignement à la Turquie, qui agira selon ses intérêts douteux sur ce sujet. Mais parallèlement, et lucidement, nous devons  maintenir un contact étroit et permanent avec les autorités et services de sécurité turcs, qui peuvent aussi faire leur travail. Le fait que Monsieur Erdogan puisse se payer le luxe d’annoncer en conférence de presse qu’Ibrahim el Bakraoui, l’un des kamikazes du 22 mars, avait été arrêté en Turquie en  2015 et renvoyé en Belgique, qui l’aurait remis en liberté (la Belgique a depuis démenti en parlant d’un renvoi vers le Pays-Bas), est la démonstration humiliante de cet indispensable réalisme qui nous fait défaut.

Mais ce dialogue ne peut équivaloir à donner un blanc-seing à Erdogan, à fouler au pied nos principes, à faire des promesses d’arracheur de dents à un autocrate soutenant nos ennemis, pour le seul luxe de se croire hors d’atteinte. L’honneur de l’Europe sera de reconnaître lucidement qu’elle doit faire face courageusement et solidairement à une crise à la fois migratoire et sécuritaire sans précédent dont nul ne peut l’exempter.

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Pierre Brunet
est écrivain.
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