« Les traîtres sont au Parlement ! Les patriotes sont en prison ! »  scandent les manifestants nationalistes rassemblés une fois par semaine devant la prison de Silvri, près d’Istanbul. Au total, quelque 300 personnes ont été arrêtées dans une affaire de complot visant à semer le chaos et à chasser du pouvoir le parti islamiste de Tayip Erdogan. L’affaire remonte à juin 2007, lorsque la police découvre une cache d’armes et d’explosifs dans la banlieue d’Istanbul. Appliquant la stratégie de la tension, des conjurés auraient commandité des assassinats pour imputer le crime aux islamistes et pousser l’armée turque à renverser le gouvernement AKP.
Plusieurs coups de filet sont alors effectués dans les milieux nationalistes, qui se soldent par l’arrestation de militaires de hauts rangs, de journalistes, de magistrats, d’universitaires et d’hommes d’affaires nationalistes. Loin de se laisser désarçonner par la gravité des charges pesant contre eux, les prévenus dénoncent un procès politique destiné à museler l’opposition laïque.
Les comploteurs participeraient de ce qu’on appelle « l’Etat profond »[1. Cüneyt Arcayürek, Derin Devlet, (L’Etat profond),  Detay yayinlari, Istanbul, 2007.], une nébuleuse constituée de hauts fonctionnaires, de militaires, de membres des services de sécurité, agissant en marge du gouvernement pour œuvrer à la protection des intérêts nationaux, y compris par des moyens illégaux[2. L’organisation d’armées occultes remonte à l’époque ottomane. Au XVIIIe siècle, le sultan Selim III crée une force armée clandestine. Au XXe siècle, des sociétés occultes liées à l’armée, notamment franc-maçons, sont impliquées dans le renversement du sultan Abdulhamid II. Mustapha Kemal utilise ces réseaux au cours de la guerre d’indépendance. En 1950 ,ces groupes sont organisés sous l’appellation d’Unité de guerre spéciale (Özel Harp Dairesi). Mission leur est confiée d’organiser la résistance derrière les lignes ennemies en cas d’invasion soviétique.]. Après l’effondrement de l’Union soviétique, ces réseaux ont été employés par les autorités pour éliminer des membres du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) et collecter des renseignements. Le recrutement d’anciens repentis du PKK, les Itirafci, et des militants de la droite radicale, proche des Loups Gris, a renforcé ces différentes cellules informelles, sans contrôle centralisée ni coordination. Les autorités laissent faire sans intervenir. A la fin des années quatre-vingt-dix, les succès contre le PKK  mettent en sommeil une partie des réseaux de contre-guérilla.  D’autres basculent vers le banditisme pur et simple. Mais, dans son extension large, l’Etat profond désigne avant tout l’armée. « L’Etat profond, c’est l’Etat lui-même. L’Etat profond c’est l’armée. La République est une émanation de l’armée qui a toujours craint l’effondrement de celle-ci. Le pays a besoin de l’Etat profond, sans lui il est désorienté, il y est soudé » explique l’ancien premier ministre Süleyman Demirel[3. Radikal, 18 avril 2004, Nur Balur, Murat Yetkin, Fikret Bila, « Demirel : Derin devlet askerdir », (Demirel : « L’Etat profond, c’est l’armée »).]. Il existe donc deux Etats. L’Etat « veilleur de nuit » qui expédie les affaires courantes, et en retrait, l’Etat véritable. En cas de difficultés ou de crises « l’Etat civil sort, et l’Etat profond entre. Il est l’Etat véritable… À l’original il faut un Etat de rechange, à l’Etat de rechange, il faut l’Etat original » ajoute Demirel. La crainte majeure de l’Etat profond est de voir passer l’Etat civil sous l’emprise d’organisations partisanes étrangères à son corpus de valeurs. C’est aujourd’hui le cas avec le Parti de la Justice et du développement (AKP) qui, depuis son arrivée au pouvoir en 2002, détricote les fondements laïcs de la république kémaliste. Pour l’armée, il s’agit d’un garde-fou : selon sa conception de l’intérêt national, défendre l’Etat c’est bloquer l’accès des corps intermédiaires (partis, confréries religieuses) à la formation de la volonté politique.
L’ombre du conflit entre l’état-major laïc et les islamistes plane sur le procès des présumés conjurés. Pourtant, les deux mille pages d’accusation présentées au tribunal n’ont apporté aucune preuve concrète de la participation des prévenus à des actes de violence directe. Beaucoup d’accusés n’ont pas le profil d’activistes. Mais tous occupent ou ont occupé des postes clefs au sein de l’establishment laïc. On trouve des universitaires hostiles au port du voile à l’université, des militaires impliqués dans la chute duparti islamiste Refah en 1997[4. Le Refah Partisi (Parti de la Prospérité) fondé par Erbakan est, sous une forme plus radicale, l’ancêtre de l’AKP. Un grand nombre de cadres de l’AKP en ont été des dirigeants actifs. Le parti a été interdit suite au coup d’Etat militaire de 1997.], mais aussi des juristes à l’origine d’une plainte visant à interdire l’AKP. Cerner un fil conducteur dans ce maquis relève de la gageure, tant le dossier est bourré de contradictions et d’approximations. D’autant que les prévenus appartiennent à l’ensemble du spectre politique de l’extrême gauche à l’extrême droite. Leur seul point d’entente est une commune aversion pour le parti au pouvoir.
D’après la presse islamiste, les suspects seraient à la fois proches des milieux eurasistes et liés aux néo-conservateurs américains les plus radicaux. Selon les pièces de l’enquête divulguées dans les médias, les conjurés auraient manipulé des groupes armés Islamistes, nationalistes, gauchistes et kurdes. En réalité, même si des éléments incontestables prouvent l’existence de réseaux clandestins liés à l’appareil d’Etat, ce procès permet à l’AKP d’enchaîner dans la même nasse toute l’opposition. La justice politique a décidément de beaux jours devant elle sur les rives du Bosphore.

*Photo : unaoc.

Lire la suite