Marni Kotak

Toi aussi, cher lecteur, tu peux être artiste ou même performancier. D’ailleurs, tu l’es déjà mais tu ne le sais pas, parce que de l’art, tu en fais comme Monsieur Jourdain de la prose. Ne fais pas le timide, je t’assure, c’est facile : il te suffit de le décider et le dîner que tu partageras avec tes copains ou même tes douze heures quotidiennes de sommeil, ronflements compris, deviendront des œuvres d’art. Si tu es malin, peut-être même que des gogos paieront pour les voir en live ou sur internet.

Nous avons longtemps pensé que l’art existait par des œuvres qui parfois, reproduisaient la vie. Puis l’art abstrait s’est affranchi du réel, tout en poursuivant la quête du beau par d’autres moyens. Il fallait de l’inspiration, de la concentration du travail, de l’esprit et du cœur, du talent ou du génie. Puis on célébra un art jus-de-crâne dit conceptuel, délivré de toute ambition esthétique, avant de découvrir, grâce à la « Merda d’artista » de Piero Manzoni et bien d’autres professionnels de la transgression, que toute production d’un artiste, y compris ses matières fécales et ses sécrétions intimes, devait être considérée comme une œuvre.

L’Américaine Marni Kotak a trouvé la formule ultime – l’art total. Puisqu’elle est une artiste, sa vie elle-même est une œuvre d’art. C’est donc en public et dans une galerie de Brooklyn qu’elle accouchera de son premier enfant et, par la même occasion, d’une œuvre intitulée « La naissance de Bébé X ». On imagine aisément les pompeux cornichons avant-gardistes qui se pâmeront devant tant d’audace.

L’obsession maladive de la célébrité ne date pas d’hier. Elle nourrit la presse people et les tabloïds. Avec la téléréalité, des bataillons de jeunes gens deviennent volontairement le combustible qui fait tourner la machine spectaculaire. Des milliers, peut-être des millions de gens, qui ne jouissent plus que du regard de leurs semblables, exhibent sur internet la banalité de leur existence. Que cette déplorable disposition entre au musée, on ne sait pas très bien s’il faut en rire ou s’en affliger. Il faut s’y faire : plus il y a d’artistes, moins il y a d’art.

L’art total de Marni Kotak ne se contente pas d’imiter le Loft, il a un petit genre « Truman Show ». Sa vie à elle ne lui paraissant sans doute pas suffisante pour tenir la distance, elle compte exposer celle de son enfant, de sa naissance à son entrée à l’université et, précise-t-elle, à son accession à l’autonomie – qui, après un tel traitement, devrait intervenir vers l’âge de 70 ans. Sans oublier, j’imagine, ses séances de psy. Tout cela dans le cadre d’une œuvre nommée « Raising Baby X » (« Elever Baby X ») sans doute sponsorisée par une entreprise de com.

Alors, on a beaucoup reproché à notre Président de se mettre en scène, mais je trouve qu’il est petit-bras. Parce que nous, on n’a même pas le droit d’assister à la naissance du prince-héritier. C’est dégueulasse.

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