Il se disait lui-même un génie. Enfin, il répétait ce qu’un médecin avait dit de lui. Comme écrivain, il a inventé le roman sans fiction. Il a trouvé le genre sans le vouloir vraiment, en lisant le journal, intrigué par un fait divers, un quadruple meurtre dans une famille de paysans du Kansas.

Vendu à huit millions d’exemplaires

Missionné par le prestigieux New Yorker, il se rendit sur les lieux du drame et approcha les deux suspects arrêtés à Las Vegas après une enquête vite bouclée. Il parvint à les interviewer, resta en contact avec eux pendant les cinq ans de leur détention dans le couloir de la mort. Il fut particulièrement proche de Perry Smith, celui qui était censé avoir tiré. Capote le trouvait chétif, fragile, très intelligent, presque touchant. C’était en quelque sorte son double qu’il visitait régulièrement derrière les barreaux. Il voulut assister à son exécution ainsi qu’à celle de son complice. Il pleura, ne s’en remit jamais. Il rédigea l’histoire de ce fait divers qui devint son chef d’œuvre vendu à plus de huit millions d’exemplaires, De sang froid. Lui qui n’avait écrit que des nouvelles, et un court roman Petit déjeuner chez Tiffany, soi-disant pas très bon, fut soudain considéré comme l’un des plus grands écrivains de sa génération. Il l’était assurément, après avoir abandonné son âme dans une prison sordide.

Alcoolique niagaresque

Mais l’homme était également génial, un vrai personnage de roman, déjanté, bigarré, hystérique, moqueur, persifleur, drogué grandiose, alcoolique niagaresque, méchant comme un taureau qui lappe le sang, apeuré comme un oisillon tombé du nid. C’était une diva, en écharpe multicolore, et grosses lunettes noires, glapissant de rire, s’empiffrant de pudding aux fruits. Il aimait les garçons, les bad boys ; c’était sa part noire. Il avait aimé notamment Monty Cliff, ce superbe comédien, amateur de rapports violents.

Rencontre avec Brando

Il avait interviewé Marlon Brando, l’avait apprivoisé, et dans le portrait qu’il fit de la star mondiale, il avait osé révéler que sa mère buvait. Il ne l’avait pas écrit en voulant faire du mal, il avait seulement compris la faille de Brando. Capote savait de quoi il parlait. Sa mère n’avait jamais été faite pour la maternité. Il avait eu une enfance cabossée, avec des peurs inoubliables, des craintes d’abandon, et des rires diaboliques. Il avait subi des attouchements, avait été exploité sexuellement par les grands. Mais on taisait tout cela en Alabama, son lieu de naissance. De quoi refiler des angoisses pour toute une vie. Mais il avait de l’humour. Un jour, de sa voix flutée, il balança, en parlant de lui : « Je suis un dindon vaniteux et bavard ». Une autre fois, toujours à son propos, il ne se loupa pas : « Un prostitué expérimenté. »

Un drôle de corps

Et puis, il avait un drôle de corps, comme deux pièces rapportées : des jambes courtes et musclées portant un buste mince, presque grêle. Le buste d’un ange aux ailes coupées. Bavard, il l’était. Une vraie langue de vipère, en plus. Le succès lui avait ouvert les portes de la haute société new-yorkaise. Comme Proust, il les observait toutes ces dames qui passaient leur temps à boire et à médire pour tenter de tuer l’ennui. Elles portaient des noms célèbres. Elles étaient belles, raffinées. Leurs bijoux brillaient. Leur esprit, moins. Capote se joua d’elles. Car il prenait la vie pour un jeu, quelque chose d’émouvant quand on est adolescent, et puis qui finit par devenir insupportable et dérisoire. Alors il ne leur laissa aucune chance. Il fut impitoyable. Comme pour lui, du reste. Il écrivit un texte où il raconta tout leur cirque parfumé et tintinnabulant. Une nouvelle suffit. Il l’appela La côte basque. Une sorte de suicide avec la manière, du style, le style Capote. Pas le fusil utilisé par Hemingway. Trop viril. Ces femmes, « les cygnes de la Cinquième Avenue », ostracisèrent la balance. Adieu Capote. Il en souffrit. Mais, au fond, il était soulagé. Comme l’assassin lorsqu’il est arrêté. Il savait qu’on le verrait toujours comme un plouc du Sud. Un petit gamin qui fait le pitre, qu’on tolère parce qu’il est mordant, qu’il étincelle, mais qui n’est pas du milieu des riches. Et puis, il n’écrivait quasiment plus rien depuis De sang froid. Un écrivain qui ne boucle pas une histoire, c’est un homme dans le couloir de la mort.

Le roman de Mélanie Benjamin, Les Cygnes de la Cinquième Avenue, se lit d’une traite, à Venise, avec du Cristal rosé, face au Redentore. C’est ce qu’aurait souhaité Truman. Il faut être fidèle à celui qui avait résumé l’existence ainsi : « L’homme n’est rien, une buée, une ombre absorbée par les ombres ».

Mélanie Benjamin, Les Cygnes de la Cinquième Avenue, Albin Michel, 2017. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christel Gaillard-Paris.