Björn Borg en demi-finale de Roland-Garros 1981, Paris. SIPA. 00005214_000001

Mai 1981. François Mitterrand vient tout juste d’être élu président. Le peintre, plasticien et photographe de mode William Klein est lui davantage passionné par la petite balle jaune. L’artiste américain a la bonne idée de laisser vagabonder sa caméra dans les coulisses des Internationaux de France pendant toute la quinzaine. Trois décennies et demi plus tard, la chaîne Paris Première a elle aussi une bonne idée : diffuser ce documentaire exceptionnel et furieusement vintage.

La der d' »Ice borg »

Sur le court Central qui n’est pas encore le court Philippe Chatrier, on y voit un autre artiste – italien cette-fois – Adriano Panatta, torturer avec ses amorties le n°5 mondial Harold Salomon, à peine plus grand que sa raquette. Sous le regard tourmenté de son entraîneur, qui confesse souffrir encore plus que son joueur. Il faut dire que tout est culte dans ce film de deux bonnes heures, qu’on ne voit pas passer. Un peu comme les missiles en coup droit d’un jeune Tchécoslovaque, un certain Ivan Lendl.

Cette année-là, on ne le sait pas encore, mais c’est la der de Björn Borg à Roland. Le mythique Suédois tapote la balle avec des enfants la veille du tournoi, avant de découper méthodiquement en morceaux ses adversaires lors des premiers tours, puis de finir dans les bras de Chris Evert, en musique lors d’une soirée de gala.

Le documentaire – avec sous-titres – est disponible jusqu’au 23 juin sur le replay de Paris Première

Sur un court annexe plein à craquer, le Roumain Ilie Nastase rend fou de rage l’Américain Eliot Teltscher. On assiste aux premiers revers, aux sens propres et figurés, d’un petit jeune qui monte (au filet) : Henri Leconte. A la fin de sa rencontre, Jimmy Connors, mauvais perdant, fait mine de vouloir serrer la main à l’arbitre avant de la retirer. Yannick Noah livre un match dantesque face à Guillermo Vilas devant un public en ébullition, qui ignore alors que les deux champions seront à tour de rôle en finale des deux prochaines éditions de l’épreuve. Dans la loge du Français, son coach Patrice Hagelauer écoute religieusement les analyses d’Arthur Ashe, lequel vient tout juste d’arrêter sa carrière en raison de problèmes cardiaques. On ne peut s’empêcher de penser que deux années plus tard, le légendaire Américain sera opéré à cœur ouvert et contaminé par le virus du sida lors d’une transfusion sanguine…

Slips, soutifs et colères de McEnroe

John McEnroe pousse des colères tout aussi légendaires, notamment lors de son quart de finale contre Lendl. La pluie, omniprésente pendant la quinzaine, ralentit sensiblement les conditions de jeu. Ce qui n’est pas du goût de l’irascible New Yorkais, qui mise tout sur l’attaque. Malgré les injonctions répétées et de plus en plus agressives du joueur pour arrêter la partie, le marmoréen juge-arbitre de l’époque, Jacques Dorfmann, ne cède pas.

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Signe que les temps ont bien changé, la caméra de William Klein s’invite également dans l’intimité du vestiaire. D’une manière qui serait perçue aujourd’hui comme bien trop intrusive par les différentes ligues de vertu. On entrevoit la culotte de Virginia Ruzici, à moins que ce ne soit celle d’Hana Mandlikova, pendant que Chris Evert se fait masser en soutif. Yannick Noah, lui, arbore un slip blanc kitschissime qui rappelle étrangement celui de Thierry Lhermitte dans les Bronzés. Plus pudique, Ivan Lendl semble embarrassé par la présence du cinéaste. Ce qui ne l’empêche pas de blaguer avec le Polonais Wojtek Fibak, lequel lui propose de s’enfuir de Tchécoslovaquie pour trouver refuge dans son pays. C’est l’époque de Solidarnosc et du général Jaruzelski… L’humour bohême sans doute.

Le cliché d’une autre France… moins métissée

Ce documentaire exceptionnel est la photographie d’une autre époque. Ce qui frappe, notamment, c’est l’absence de métissage du public en 1981. Les seules personnes de couleur que l’ont aperçoit du côté de la porte d’Auteuil sont les joueurs, Yannick Noah et Arthur Ashe en l’occurrence. Il y a bien deux ou trois Maghrébins, mais ils sont chargés de l’entretien des courts. Un parfum d’insouciance et d’amateurisme bon enfant règne dans l’organisation, mais fait froid dans le dos par moment. Quatre ans avant le drame du Heysel, la foule est compressée contre les grilles à l’entrée du stade.

Le début des années 80, c’est l’âge d’or du tennis dans l’Hexagone. Pas de service d’ordre ou presque. La balle de match à peine terminée, il n’est pas rare de voir de nombreux spectateurs bondir sur les courts et se précipiter vers les champions pour quérir un autographe ou un bandeau. Même les journalistes (Jean-Michel Leulliot, Hervé Duthu) mettent littéralement le grappin sur les joueurs. 1981, c’est aussi l’âge des Stan Smith, des survêts moule-bite pour les garçons et des petits shorts fluos pour les filles. Mais c’est surtout les raquettes en bois surannées et la fameuse Donnay de Borg. Le play-boy latino à la boucle d’oreille, Victor Pecci, confie pourtant avoir chuté au classement l’année précédente quand il a voulu s’essayer aux nouvelles raquettes en métal.

Le réalisateur entremêle astucieusement tranches de vie et balles échangées, victoires et défaites, champions et spectateurs. On navigue entre les courts qui sont les seuls à ne pas avoir changé, les gradins bondés de gens en bob, les vestiaires avec des télés en noir et blanc pour suivre les matchs, les arbitres en costume de contrôleur de la SNCF, les DS qui transportent les joueurs, les cabines téléphoniques, sans oublier les machines à écrire des journalistes. Bref, on regarde ce documentaire comme on écoute certains tubes du top 50 ou comme on revoit certains films de Belmondo. Avec nostalgie.

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