Pourquoi les auteurs ont-ils abandonné la cravate et aussi la veste à la télévision?


Avant, dans mon monde « réactionnaire et liberticide », lorsqu’on était invité quelque part, à dîner, à dispenser une conférence ou à présenter son dernier livre en public, on s’habillait ! Par courtoisie et sens des convenances. Par habitude et aussi, par plaisir d’offrir, à l’autre, l’ami ou l’étranger, une face harmonieuse de sa personnalité, une silhouette agréable à regarder, un visage avenant et une forme de respect mutuel indispensable au bon fonctionnement de la société.

Cette communauté d’esprit tant recherchée passait par le soin apporté au choix d’un costume, d’une cravate, au détail d’une chemise ou à une paire de souliers miroitants, on disait, par notre aspect extérieur, à notre hôte toute la joie et la gratitude d’être reçu chez lui, dans sa maison ou sur son plateau de télévision. Cette vieille politesse héritée du fond des âges semblait naturelle. Elle ne faisait pas encore l’objet de débats fétides où chaque marque vestimentaire du passé est combattue avec férocité et mauvaise foi.

Au chic ouvrier

Dans mon monde d’avant, cet automatisme de civilisation, se vêtir convenablement était un signe culturel admis de tous. Personne ne se s’y serait soustrait sous peine de passer pour un jean-foutre ou l’un de ces provocateurs qui n’ont trouvé que le déguisement et l’outrance pour se distinguer à l’antenne. « Les gens de valeur ne recourent pas à ces subterfuges libertaires » me disait ma grand-mère qui, à 97 ans, mettait de la crème de jour sur sa peau et portait un twin-set vert olive du plus bel effet. Cette bienséance textile n’était pas réservée aux élites, aux bourgeois ou aux nantis, elle se propageait dans toutes les strates de la société. Elle ne répondait pas à des impératifs pécuniaires.

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Si l’élégance était une question de porte-monnaie, ça se saurait depuis longtemps. Il ne serait pas venu à l’idée d’un ouvrier d’enfiler son bleu de travail pour se rendre à une réunion syndicale ou à une convocation officielle. Les gens d’avant avaient l’estime d’eux-mêmes. Ils se tenaient debout. Ils ne jouaient pas un rôle de composition contrairement à ce que croient certains révolutionnaires débraillés. Ils avaient de la décence et du savoir-vivre. S’habiller dignement était une façon de s’élever et de prendre son interlocuteur au sérieux. Les mères de famille, dans mon monde « autoritaire et guindé » n’auraient admis que leurs enfants partent à un rendez-vous professionnel avec un col élimé ou des chaussures douteuses.

Qui peut imaginer Aragon en t-shirt ?

Ça faisait partie du B.a.-ba d’une éducation réussie et non d’un quelconque ordre moral. Comme le survêtement est dédié aux enceintes sportives, le ciré jaune aux bateaux de pêche, la cravate avait son utilité dans les émissions littéraires. Avez-vous déjà vu François Nourissier, Michel Mohrt, Félicien Marceau, Aragon ou Roger Vailland en T-Shirt, durant la saison des Prix, à l’automne ? Et je ne parle pas de Jean d’Ormesson dont la tricotine était la carte de visite. Cette bande de tissu poussait les écrivains à sortir de leur zone de confort et à abandonner, un instant, leurs robes de chambre défraîchies et leurs charentaises exténuées. Il suffit de revoir n’importe quel numéro d’Apostrophes, on reconnait les écrivains à leur cravate (parfois dénouée) et à leur cigarette collée à la bouche. Peu à peu, ce qui faisait sens, socle, ossature d’un monde émancipé est devenu dissidence, étrangeté, nostalgie, rigueur désuète.

Par une inversion des valeurs, celui qui s’habille risque d’être montré du doigt, désigné comme un affreux réfractaire. Un écrivain moderne, en prise directe avec la population et ses préoccupations, en communion avec ses lectrices et son conseiller fiscal, ne s’embarrasse plus d’une cravate et encore moins d’une veste. Nous assistons à un spectacle des plus étonnants, l’apparition du T-shirt comme étendard de la nouvelle littérature française. Désormais, l’attribut fétiche de l’homme de plume. Bêtement, je pensais que le T-Shirt dont j’admire la simplicité suave, était cantonné à la sphère privée ou à la pratique de loisirs en plein air. En outre, je fais remarquer que le T-Shirt ne supporte pas les corps disgracieux, les pesanteurs abdominales et qu’il est splendidement incarné sur le torse de Marlon Brando ou de Steve McQueen.

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Contre les pubards des années 80

Sur d’autres, ils pourraient faire sourire. Bravant ces considérations esthétiques, l’écrivain primé, adulé des libraires et des critiques ose maintenant s’afficher devant la France entière, en T-Shirt trop large, à la couleur indistincte et à la démagogie galopante. Je sens poindre chez nos auteurs médiatiques, une satisfaction non dissimulée de se fondre dans « la masse » et cette forfanterie commerçante au coin de l’œil qui nous dit : « Je m’habille comme vous, je suis comme vous, décontracté et vrai, je ne cherche pas à vous trahir. La cravate serait trop clivante, la veste trop cérémoniale, alors j’ai décidé de me montrer à vous, sans aucun artifice, dans ma nudité d’artiste ». Belle leçon de marketing visuel. Jolie entourloupe. Quand vous êtes convié à vous exprimer devant des centaines de milliers de téléspectateurs, vous réfléchissez à deux fois avant de sortir de chez vous. En pariant sur le T-shirt, vous obéissez à la loi du marché, vous vous croyez libre, audacieux, avant-gardiste, honnête, simple et vous faites montre d’une combine éculée de pubard des années 80. Ce geste d’indépendance, ne pas s’habiller sur un plateau, je le perçois comme une insulte.

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