L’absence de Quand les Alliés font la mode d’Éric Belloc et Arnaud Digard dans les sélections de septembre est une grave faute professionnelle. On sous-estime gravement ce que l’élégance doit aux uniformes américains de la Seconde guerre mondiale.


Le meilleur livre de la rentrée contient des photos de militaires (habillés). Ce n’est ni un essai géopolitique, ni un calendrier coquin. Macron n’est pas cité. Poutine et Trump, non plus. Vous le trouverez difficilement dans les librairies. Il est pourtant en vente légalement (en ligne). Disons-le, tout de go, nous attendions depuis longtemps un bel ouvrage illustré recensant les uniformes de la Seconde Guerre mondiale devenus des icônes de la mode en langue française et anglaise. Le bilinguisme n’est pas une maladie infantile. Le Goncourt et le Renaudot sont passés à côté, une fois de plus, d’une merveille d’érudition vestimentaire, mariant la passion du patrimoine et la symbolique de la sape. L’absence de Quand les alliés font la mode d’Éric Belloc et Arnaud Digard dans les sélections de septembre est une grave faute professionnelle.

Duffle-coat et veste bombardier

Un casus belli éditorial. Un manque total de discernement et d’ouverture sur les cultures populaires. Comment la guerre a instrumentalisé notre façon de nous habiller ? Cet ouvrage répond à cette question existentielle par l’image et le texte. Il fallait deux professionnels experts des champs de bataille pour défricher cette matière aux confins de l’histoire, des techniques militaires et des tissus synthétiques ou non pour en révéler toute la pertinence sociologique. Éric Belloc est le conservateur des collections de l’Airborne Museum de Sainte-Mère-Église. Et Arnaud Digard, un directeur artistique qui sait mettre en valeur un duffle-coat ou une veste bombardier. Avec eux, l’habit est pris au sérieux, loin des futilités des reines du shopping. Un sujet transversal qui raconte la transmutabilité du vêtement, d’objet purement fonctionnel adapté aux conflits armés, il devient un accessoire de mode et même un marqueur identitaire. Le chaînon manquant entre le GI, le hippie, le geek et le hipster. Les intellectuels Français ont toujours été hermétiques au pouvoir de la fripe sur l’imaginaire. Les rêves de gosses font pourtant les adultes de demain. Comment avoir l’ambition d’expliquer le monde en négligeant ce qui fait notre seconde peau ?

Des penseurs mal fagotés ont réfuté la société de consommation 

Il suffit de regarder leur façon de s’habiller pour y déceler leurs profondes lacunes et leurs errements idéologiques. Le bon goût ne s’apprend pas dans les livres, quoique cet ouvrage pourrait donner des idées ou du moins des pistes pour remplir votre vestiaire. Si les baby-boomers ont adopté le trench-coat, le sac US ou la Field Jacket dans le civil, ce n’est pas un hasard. Des penseurs mal fagotés ont réfuté la société de consommation américaine pour de mauvaises raisons. Ils n’ont pas su capter dans la coupe d’un chino, d’un caban, d’un t-shirt ou d’un blouson d’aviateur, la puissance évocatrice d’un passé commun. Dans ce livre passionnant, on apprend l’origine de la marinière, du nylon, des lunettes Aviator ou des tenues de camouflage ; on passe des plages du Débarquement au cinéma d’Hollywood, du Général Patton à Steve McQueen dans La Canonnière du Yang-Tsé, de Ike Eisenhower à Marylin ; on analyse la tenue de Robert Redford dans Les Trois Jours du Condor et celle de Robert de Niro dans Taxi Driver ; on navigue entre les Mods et le mouvement Punk, du Battle Dress à No Future ; les tenues militaires ont définitivement imposé leur style dans la rue. « Détournés, revisités, réexplorés, les éléments de la tenue militaire sont aujourd’hui à la pointe de la mode, et la tendance « army » a encore de beaux jours devant elle » se réjouissent les deux auteurs.

Amateurs de cuir…

Pour les amateurs de cuir, ce livre fait défiler toutes les formes de Flight Jacket, une source de savoir encyclopédique. Le B-3 Winter Flying Jacket, le Summer Flying Jacket A-1, le légendaire A-2 ou le blouson G-1 n’auront plus de secrets pour vous. Derrière chaque matricule, il y a une utilisation spécifique, sachez que l’emplacement des poches, la présence d’un col en laine, la tricotine à la taille et aux poignets, la doublure ou non, les manches zippées ou les pattes d’épaule ne sont pas l’effet du hasard.

Quand les alliés font la mode, Éric Belloc et Arnaud Digard. Big Red 1 Editions.

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