Au Sri Lanka, une série d’attentats dans des églises a provoqué plus de 200 morts le jour de Pâques. Gageons que le gouvernement local saura répondre à cette vague de barbarie.


J’ai prié avec les futurs morts. C’était le dimanche 20 janvier dernier à l’église San Sebastian de Negombo pour la fête du saint le plus populaire chez les catholiques du Sri Lanka. La messe était dite en cinghalais et mon attention se portait souvent sur l’assistance, nombreuse, fervente, jeune. Une catholicité drue et abondante comme on aimerait en voir encore en Occident. Il y avait beaucoup de familles et devant moi une jeune mère coiffée d’une mantille blanche, un grand gaillard de père, deux jeunes garçons et une fillette aux yeux curieux qui s’amusait à observer le vieil étranger au teint si pâle qui se trouvait derrière eux. Complicité des regards, ce serait trop dire, c’était un simple petit échange de sourires amicaux. La vieillesse se purifie dans la contemplation des jeunes visages, et après tout elle et moi sommes d’une religion qui commence avec la naissance d’un enfant dans une étable de Judée.

San Sebastian, église martyre 

57 morts (au moins) pendant la messe de Pâques à San Sebastian de Negombo, et on n’a pas encore fait état des blessés. Où êtes-vous maintenant, vous les cinq membres de ma famille d’un instant ? Dans une morgue ? Déchirés et souffrants sur des lits d’hôpitaux ?   Promis à une vie d’amputés, de paralysés cloués à jamais sur un fauteuil roulant ? Et les autres fidèles présents à cette messe, aujourd’hui en miettes et en lambeaux ?

L’église San Sebastian et ses environs sont le décor le moins adapté qui soit à une pareille tragédie. Le bâtiment pseudo-gothique s’ouvre à deux ou trois cents mètres de la plage, dans un quartier de maisons basses ombragées par les cocotiers qui se pavanent dans la brise de l’Océan Indien. Vieillards et enfants, tous sourient ou font un signe de la main au parfait inconnu, au vieux blanc qui flâne dans ces ruelles pour s’imprégner de leur paix. Negombo et ses plages ont réussi un équilibre miraculeux entre un tourisme pas trop envahissant qui apporte la prospérité et la vie traditionnelle, les pêcheurs qui ravaudent leurs filets près des beaux catamarans rafistolés sur lesquels ils gagnent leur vie. Eux aussi sourient au passant, et l’assassinat de ce sourire sri-lankais est le plus abject de tous les crimes.

« Nous sommes 90 % de catholiques à Negombo! »

A l’hôtel on m’avait dit : « Ne ratez pas le San Sebastian Festival ! » Dans mon restaurant favori, où une Vierge délicieusement saint-sulpicienne sourit aux dîneurs sous son bouquet de bambous, la patronne, grande femme noble, s’était départi de sa gravité pour me dire en levant les pouces : « Ninety percent ! Nous sommes 90 % de catholiques à Negombo ! ». Et elle m’avait répété : « Surtout, le 20 janvier, ne ratez pas le San Sebastian festival ! » Alors après la messe, un grand marché, version tropicale de nos marchés de Noël, des feux d’artifice et une procession ou plutôt une parade le long de l’avenue parallèle à la mer, brillamment éclairée. Des chars extraordinairement kitsch, dont celui présentant en carton-pâte le beau Sébastien martyrisé à coups de flèches par les soldats romains ses collègues. Un saint d’abord spécialisé dans les épidémies et puis devenu par la grâce de peintres italiens un symbole allusif à l’amour qui n’ose pas dire son nom.

Tout cela assassiné le 21 avril 2019 par des brutaux sanguinaires. Assassiné le saint, assassinés les hommes, les femmes et les enfants, assassiné le catholicisme coupable de sa joie, de son esprit de fête et de sa sensualité secrète.

Des Vierges aux colliers de fleurs

Le catholicisme s’est implanté en douceur à partir du XVIème siècle à l’ouest de l’Inde et du Sri Lanka dans ce qui était des comptoirs plus que des colonies. Esthétiquement parlant, il s’est opéré une fusion très réussie entre le kitsch indien et le kitsch catholique dans sa version portugaise. Dans les rues de Negombo, on tombe sans arrêt sur des Vierges au cou chargé de colliers de fleurs comme des déesses hindoues. Les églises baroques de Goa comme celles de Cochin donnent la délicieuse impression de se trouver à la fois à Lisbonne et en Inde : le catholicisme s’est indianisé, réalisant en cela sa vocation d’être catholique c’est-à-dire universel. C’est cette vision souriante de la religion qu’ont voulu assassiner des barbares pour qui foi est synonyme de guerre de conquête impitoyable.

A cette guerre de civilisation qui nous est livrée, l’Occident n’a su répondre jusque-là que par de tendres réprimandes. Le pape actuel n’a pas compris que le message christique d’amour inconditionnel du prochain ne vise que les rapports entre les individus. Il s’est particulièrement distingué par son obstination à prôner un « dialogue interreligieux » qui n’a jamais produit aucun résultat. Sur les rapports entre peuples et nations, l’Ancien Testament donne des directives beaucoup plus claires de lutte contre les ennemis et envahisseurs de tout poil.

Le gouvernement du Sri Lanka a su faire face à la terrible rébellion des Tigres Tamouls et a réussi à la vaincre. Il savait depuis quelques jours qu’un mouvement islamiste appelé NTJ, National Thowheeth Jam’ath, projetait des attentats suicides contre des églises importantes. Gageons qu’il saura se défendre de l’ennemi djihadiste avec beaucoup plus de vigueur et d’efficacité que les Européens engoncés dans leur droit-de-l’hommisme et paralysés par toutes sortes de cours de justice tyranniques et antidémocratiques.

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