Les tribulations du printemps russe de Thierry Marignac continuent à Ekaterinburg, ville-tombeau de la famille impériale.


Brusquement est le mot favori de Dostoïevski et le cauchemar récurrent de son traducteur vers le français, langue hostile à la répétition, à la douzième fois qu’il revient dans la page, une fois qu’on a épuisé : « soudain » et « tout à coup », se risquant par lassitude jusqu’à « sans prévenir » et « tout à trac ». Certains attribuent ce tic du grand écrivain à son épilepsie, d’autres au mysticisme de ses personnages, sujets à l’illumination impromptue.

Mais c’est pourtant brusquement que je m’aperçus que mes amis d’Ekaterinburg commettaient une grave erreur :

– Non, assurais-je, votre histoire ne tient pas debout. Pourquoi est-ce que les soviets auraient placé des chanteurs d’opéra italiens entre deux révolutionnaires allemands ?

Nous marchions dans la rue Sacco & Vanzetti, qui, dans cette ville, se trouve aux abords de la rue Karl Liebnecht et de la rue Rosa Luxembourg. Ma logique ne pouvait que les éblouir. Je leur narrai l’histoire des deux anarchistes passés à la poêle à frire et poussai la conscience professionnelle jusqu’à leur faire écouter le morceau de Joan Baez, musique du film, plus tard, avant le dîner. Mes amis punks se retournaient dans leurs lointaines tombes d’Occident. Mes amis d’Ekaterinburg, famille de feu le grand poète Boris Ryjii, commençaient pour leur part à me soupçonner d’être communiste, ce qui ne valait guère mieux.

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La soirée s’annonçait difficile. En effet, la faculté m’a récemment interdit de boire quoi que ce soit de plus fort que de la camomille, or j’avais apporté une bouteille de bon cognac français dix ans d’âge, posée sur la table avec une déclaration provocatrice, certes inconsidérée vu les circonstances :

– Je vais vous prouver que vous n’avez jamais bu de cognac.

Le mari d’Olga, sœur de Boris le poète, se prétendait expert en cognac – il en avait goûté toutes les variétés possibles avant même la Perestroïka. On trouve des dizaines de marques de cognac en Fédération russe, venues d’un peu partout, arménien, géorgien, j’en oublie. Celui de Crimée a une réputation usurpée, surpassant même celle du « Mont Ararat » qu’on produit aux environs de Erevan. Personnellement, je ne me servirais même pas de ces mixtures pour parfumer le pudding.

Oui, mais alors, si je n’en buvais pas, – or la faculté est formelle, pas une goutte pour l’instant – on pouvait avoir de sérieux doutes sur la qualité de ma gnôle, contre-attaquait mon adversaire avec un sourire carnassier. Peut-être étais-je venu avec un alcool de seconde catégorie, en accord avec mes convictions anti-élitistes. Mes explications sur le mouvement des gilets jaunes à Limonov venaient tout à coup recouper les présomptions suscitées par ma science encyclopédique des anarchistes italiens.

En Russie, et notamment à Ekaterinburg, ville de l’exécution de la famille impériale sanctifiée à titre posthume par l’église orthodoxe, les théories égalitaires et utopies diverses n’ont pas toujours laissé de bons souvenirs. Par ailleurs, quand on ne boit pas, c’est qu’on a quelque chose à cacher. Le piège se refermait. J’évoquais mes tribulations médicales, mais ne parvenais à attendrir que les dames et leur bon cœur de fille russe prête à absoudre les pères, frères, fils, amants, maris à la moindre contrition. Les mecs ne marchaient pas, vétérans de quelques soirées arrosées en ma compagnie, où chacun d’entre eux récitait ses vers à tour de rôle, me proposant de les traduire. Lorsque, tout à coup – comme disait Dostoïevski – mon adversaire me tendit une perche monumentale :

– J’ai même bu du cognac du Kazakhstan.

Après un frisson d’horreur à cette idée, tout s’éclaira. Sauvé.

En effet, l’année dernière dans le cadre des festivités du vingtième anniversaire d’Astana, capitale des steppes Kazakhes, on avait convié auteurs, poètes, traducteurs à un banquet rural. Cela consistait en une débauche de chachliks dans les montagnes de la « Suisse Kazakhe » zone écologiquement protégée par l’armée où le président tout juste démissionné Noursoultan Nazarbaïev possède une datcha.

La bière et la vodka coulaient à flots, les toasts rimés se succédaient, interminables, mais j’avais remarqué que certains membres de l’Union des Écrivains par laquelle j’étais invité ne consommaient que du thé. Le poète que j’avais traduit, Batkhytjan Kanapianov – auteur du recueil « Perspective inversée » – n’en faisait pas partie, non. Lui, il avait commencé les libations dans l’autocar, il buvait même du koumiss, infâme concoction historique des Mongols datant de Gengis Khan. Il s’agit d’une boisson à base de lait de jument fermenté dont je n’aurais pas le courage d’empoisonner mon pire ennemi, j’y ai hélas goûté. En cette heureuse époque où je picolais encore à ma guise, j’avais eu alors une illumination foudroyante, quasi dostoïevskienne :

– Chez vous, celui qui ne boit pas, c’est l’alcoolique !

Par « chez vous », j’entendais bien sûr tout l’ex-Empire et ses dépendances. L’exclamation m’avait valu des hourras – tant de prescience chez un type venu de Paris. J’avais en réalité peu de mérite, ayant vécu cette scène de nombreuses fois dans mes campagnes de Russie et d’Ukraine : l’épouse prévient les hôtes, mon mari – mon fils, mon frère, mon amant, etc – ne boit pas, il est…

L’homme est alors entouré d’un respect presque religieux, attristé, on plaint même sa femme ou sa maîtresse. En effet les vertus stimulantes sur le plan libidinal de la juste dose de vodka sont très connues – les filles apprenant des mères la quantité exacte à ne pas dépasser, secret familial transmis de génération en génération.

Dans un pays où un tsar moyenâgeux, alors tenté par l’Islam et sa discipline – les imams étaient montés jusque là, quelque deux siècles après l’Hégire – avait finalement, au fond d’un sombre palais de Kiev, choisi le christianisme parce que la prohibition de l’alcool risquait de le rendre impopulaire auprès des paysans, on ne prend pas ces choses-là à la légère.

Je servis donc la même tisane à Ekaterinburg : je ne bois plus, puisque je suis…

Après un bref silence méditatif, on s’apitoya sur mon triste sort. J’avais emporté la décision. On m’aurait même pardonné d’être communiste, mais personne n’y pensait plus.

– Bon, alors, allez-y, goûtez mon cognac, maintenant !…

Mes amis s’exécutèrent, les dames non plus ne crachaient pas dessus. Eh, je m’étais pointé avec une gnôle qui, selon l’expression de Philip Marlowe dans Fais pas ta Rosière, « savait se tenir en société ». Et le silence se fit de nouveau. Puis mon adversaire rendit les armes, mon triomphe était total :

– Tu as raison, dit-il avec solennité, je n’avais jamais goûté de cognac.

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