Beaux, parfois chers et faciles à consommer, les « son et lumière » envahissent la scène artistique et attirent des foules considérables. Mais dans ce bouillon de culture, c’est la culture qui prend le bouillon. Une illusion d’art bien en phase avec la logique libérale. 


À l’heure où nombre « d’expositions » de l’Atelier des Lumières affichent complet une semaine à l’avance, il semble nécessaire de se pencher sur la question des « son et lumière» qui tendent peu à peu à dominer le paysage culturel français.

Ces installations visent à développer dans un espace dédié ou sur une façade préexistante un spectacle composé  d’une succession de projections lumineuses assorties de musiques ou de paroles. Si certains présentent des images d’œuvres, la présence effective de ces dernières n’est pas nécessaire. Certaines créent néanmoins  sur un monument réel un spectacle mêlant effets lumineux et passages quasi-cinématographiques. Ce dans le but d’inciter autant de monde que possible à regarder enfin les œuvres et les monuments qui, à toute heure, s’offrent au regard dans les villes et les musées mais qu’il faut enjoindre à admirer par des artifices oiseux.

Nivellement par le bas…

Ils sont symptomatiques d’une volonté de « démocratisation » et de modernisation de la culture que les gouvernements et acteurs institutionnels imposent depuis près de soixante ans, depuis l’ordonnance de juillet 1959 qui déjà voulait « rendre accessibles au plus grand nombre les œuvres capitales de l’humanité ».

Mais cet élan universaliste s’est peu à peu mué en quelque chose d’autre, en une dégradation de la culture, l’accès à tous supposé favoriser l’élévation de chacun s’est transformé en un abaissement du secteur entier. René Guénon le disait bien : « L’homme moderne, au lieu de chercher à s’élever à la vérité, prétend la faire descendre à son niveau. »

…tiroir-caisse par le haut

Ainsi les enthousiastes peuvent se gargariser de records de fréquentation, alors même que la société sombre dans l’inculture la plus crasse. « L’industrie culturelle » (expression évocatrice) est gangrenée par plusieurs problèmes, au rang desquels figurent en bonne place la marchandisation et le festivisme, lesquels sont indissociablement liés.

Dans une logique de rentabilité, le nombre de visiteurs est un facteur clef pour les organisateurs. La programmation souvent racoleuse attire le badaud, et des activités « ludiques » expurgent la visite de tout ennui causé par une quelconque forme d’apprentissage. C’est ainsi que la quête d’amusement des uns s’accommode parfaitement de la logique marchande des autres.

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Devant ce règne festiviste auquel se soumet complaisamment la société, il n’est d’autre solution pour la culture que de s’adapter pour ne pas être qualifiée de « réactionnaire ». A défaut d’instruire le peuple, la culture le conforte donc dans sa quête de facilité, fi de la réflexion et des difficultés, place au spectacle ! C’est là la genèse du son et lumière « culturel ». Il permet de penser s’ouvrir à l’histoire et à l’art tout en conservant un besoin de réflexion équivalent à celui d’une émission de télé-réalité.

Le musée-réalité

Certes, les gens voient du beau, ils assistent à un spectacle, mais le savoir cède peu à peu sa place à la distraction dans une fête à laquelle ne sont conviés que les artistes connus de tous et qui ne présente que le reflet informe de leur œuvre.

C’est l’esprit du temps, face à un peuple que tout est fait pour rendre prompt au divertissement, rien d’étonnant à ce que la culture s’y adapte, dans la mesure où elle est devenue bien de consommation.

Le spectacle consacré à Van Gogh à l’Atelier des Lumières réussit le malheureux pari d’attirer des foules de clients – et non de visiteurs – à assister à une séance de diapositives tout en leur donnant l’impression d’avoir été au musée. Le degré d’apprentissage est minime, la contrainte faible et l’amusement à son paroxysme, les spectateurs sortent ravis. Face à cette innovation, le musée, avec ses explications et son étalage d’érudition, quoique de moins en moins présent, semble aussi fade qu’arriéré.

La volonté de découvrir a ici laissé place à la contemplation, pas même celle de la beauté vraie mais celle de son pastiche, vulgaire et clinquant, lequel attire sans mal les masses. Il s’agit ici d’une culture coupée de ses racines, allant jusqu’à ne plus nécessiter la présence réelle d’œuvres pour que lui soit accordé son statut.

L’art libéral par excellence

Ce type de représentations tend à reléguer l’œuvre au rang de support, secondaire.C’est par exemple le cas de manifestations comme « Notre Dame de Cœur » ou encore « La nuit aux Invalides » se déroulant sur les édifices éponymes. Ces spectacles, voulant mettre en avant des monuments, ne proposent qu’une parodie de ces derniers en les travestissant pour les rendre ludiques et agréables au regard de celui qui ne cherche pas à sonder la grandeur de ce que son passé lui offre à contempler. L’une comme l’autre cherchent, à grand renfort de technique et d’effets visuels à présenter sur ces chefs d’œuvres des histoires qui ne sont pas les leurs et que l’on pourrait aisément qualifier de films immersifs, lesquels semblent plus seyants à la modernité revendiquée d’un Futuroscope qu’à la solennité d’une cathédrale séculaire ou d’un joyau de l’architecture du XVIIe siècle. Cependant, ceux là ont le mérite de l’honnêteté et ne revendiquent pas le statut d’expositions, se contentant de celui, plus adéquat de « spectacle ».

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Si cette déliquescence de la transmission est le fruit de volontés idéologiques inhérentes à notre temps, sa réalisation n’en reste pas moins liée à des intérêts bassement utilitaristes de certains acteurs « culturels ». Ce type de manifestations correspond à un modèle économique on ne peut plus profitable. Là où le musée engage des frais colossaux pour acquérir de nouvelles œuvres, en restaurer d’autres ou encore déplacer celles qui lui sont prêtées, le son et lumière ne nécessite que le matériel de projection et de sonorisation, lequel pourra être réutilisé pour présenter d’autres œuvres. Si cela permet de baisser considérablement les coûts matériels, elle permet aussi de supprimer d’importants frais humains dans des domaines tels que la surveillance ou la régie. Les expositions virtuelles répondent parfaitement aux attentes du modèle capitaliste le plus débridé, alliant coûts limités et recettes élevées. L’Atelier des Lumières pratique par exemple des tarifs dignes de grandes expositions.

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