Dans le Sinaï, cette péninsule désertique deux fois plus grande que la Belgique qui sépare la frontière israélo-égyptienne du canal de Suez, jeûner c’est prendre un risque. En octobre 1973, en plein jeûne de Kippour, Israël, alors puissance occupante dans le Sinaï, fut surpris par l’armée égyptienne. Il y a huit jours, l’Etat hébreu a à son tour été pris en traître en plein Ramadan par un commando islamiste qui a frappé au moment où les militaires égyptiens allaient rompre le jeûne. Le bilan de l’attaque est lourd : 16 gardes-frontières ont été tués et plusieurs autres blessés mais la cible principale de l’attentat, la paix entre Israël et l’Egypte reste, pour le moment, épargnée. Car l’objectif stratégique des quelques dizaines d’assaillants et des commanditaires de l’opération n’était ni plus ni moins que de pousser le nouveau régime égyptien à rompre avec Israël puis à l’affronter militairement avant l’installation d’une situation chaotique comme en connaissent l’Afghanistan, le Yémen, l’Irak, la Syrie, la Somalie, la Libye et le Soudan. Autant d’Etats morcelés ou fragilisés devenus des terreaux propices à la prolifération des jihadistes, seigneurs de la guerre et simples mafieux sans foi ni loi.

Comme en 1973, la surprise du Ramadan 2012 a été précédée de plusieurs signes annonciateurs. Côté israélien, l’accumulation d’indices a convaincu les services de sécurité qu’une grosse opération se préparait dans le Sinaï. Cette information a été jugée suffisamment solide pour qu’Israël appelle publiquement ses ressortissants à quitter immédiatement les plages de la Mer rouge, un acte qui alimentent les théories du complot (les Israéliens savaient donc ce sont les commanditaires). Les services israéliens craignaient que les vacanciers éparpillés le long des 200 km qui séparent Eilat de Charm-el-Cheikh soient pris en otage, comme le soldat Shalit, avant l’ouverture de très longues et coûteuses négociations. La péninsule est en effet l’arène idéale pour ce genre de scénario : déjà difficilement contrôlable, depuis la chute de Moubarak, le Sinaï est devenu une « zone tribale » hors d’atteinte des autorités égyptiennes. De son côté, l’Etat hébreu ne pouvait rien faire car l’Egypte- qui semble tolérer le chaos et les pires exactions dans le Sinaï- n’aurait pas accepté la moindre atteinte israélienne à sa souveraineté et à son honneur.

Prévenus par Israël au moins 48 heures avant l’attentat, les Egyptiens ont également conclu que l’opération viserait très probablement des Israéliens. Résultat : ils ont décidé de ne rien faire. Pas d’alerte au sein des unités égyptiennes ni de mesures renforcées de sécurité. Le ministre du tourisme égyptien s’est contenté de critiquer Israël qui, à l’en croire, fait tout pour nuire au tourisme dans le Sinaï afin de ruiner l’Egypte. En fait, comme Israël en 1973, l’Egypte de 2012 est prisonnière d’un paradigme qui l’empêche d’interpréter les informations dont elle dispose. À l’été 1973, les dirigeants israéliens pensaient que les pays arabes n’attaqueraient pas aussi longtemps qu’Israël bénéficiait d’une écrasante supériorité aérienne. Quatre décennies plus tard, Mourad Mouafi, le chef des services de renseignements égyptiens, a exposé son paradigme d’interprétation avec une franchise qu’il a payée de son poste : « nous avons eu des indices sur une attaque qui se préparait dans le Sinaï mais nous n’imaginions pas qu’un frère (i.e un musulman) tuerait un autre frère pendant l’iftar (repas de fin de jeûne de Ramadan) ». Et, si on suit sa logique, puisque des musulmans n’ont pas été menacés, pourquoi bouger ? On peut comprendre le choc des Egyptiens quand ils ont découvert que les victimes ne se limitaient plus aux Juifs et autres Croisés.

Tout d’un coup, le Sinaï retrouve pour les Égyptiens sa place de symbole, le lieu par excellence où leur souveraineté nationale doit s’exercer. La péninsule a déjà joué le rôle de la « province perdue » entre 1967 et 1982 mais depuis le retrait israélien, le Sinaï n’intéressait plus Le Caire. Les quelques centaines de milliers de Bédouins qui forment la population autochtone n’ont pas été particulièrement maltraités par le régime qui y a déployé le même mélange de négligence, d’incompétence et de corruption qui caractérise sa manière de gérer l’Etat. Le Caire a donc développé les stations balnéaires en réservant les emplois aux métropolitains et exploité les richesses naturelles sans trop se soucier des autochtones. Mais la géographie – la frontière israélienne et celle de la bande de Gaza – a transformé la frustration des Bédouins en « bombe atomique »[1. Selon l’expression d’un ancien ministre israélien fin connaisseur de l’Egypte et de la région.].

Dans ces conditions, les Bédouins se sont repliés sur différents trafics – drogues, prostituées, demandeurs d’asile africains – vers l’eldorado israélien. Jusqu’ici, au Caire, personne ne s’en était ému outre mesure. Mais depuis 2005 et le retrait israélien de Gaza et donc d’un tronçon de 14 km de la frontière avec l’Egypte, la situation dans le Sinaï se dégrade à vue d’œil. Les tunnels entre Rafah la palestinienne et Rafah l’Egyptienne ont prospéré bien avant le blocus israélo-égyptien imposé conjointement en juin 2007. Depuis l’été 2007, les réseaux du Sinaï se sont de plus en plus tournés vers Gaza et le trafic d’armes tandis que les islamistes palestiniens ainsi que des jihadistes y ont installé une « base arrière » sanctuarisée. La chute de Moubarak leur a offert l’occasion de passer à la vitesse supérieure. En quelques semaines, l’intérieur de la péninsule a été pratiquement interdit aux forces égyptiennes qui se sont enfermées dans leurs casernes et barrages. Au Caire, le gouvernement et l’armée avaient d’autres chats à fouetter, d’autant que l’opinion publique égyptienne a interprété la négligence sécuritaire dont Israël a pâti comme une rupture avec le « sionisme » de l’ancien régime et les prémices d’une nouvelle politique gouvernementale pro-palestinienne.

Ainsi, alors que le gazoduc qui fournissait Israël et la Jordanie était régulièrement saboté, Le Caire n’a pas sérieusement essayé d’assurer sa sécurité, trop content de trouver une parade lui permettant de ne pas respecter un contrat dénoncé par l’opinion publique sans rompre officiellement et juridiquement avec l’Etat hébreu. Pour les Frères Musulmans, la gestion de la question sensible du gazoduc est devenue un modèle géopolitique : on laisse le chaos s’installer et on compte sur les réactions israéliennes pour faire monter la mayonnaise et nuire aux relations bilatérales. Pendant un certain temps, les choses ont évolué dans ce sens. Des roquettes tirées du Sinaï vers Eilat ? Outré, Le Caire dénonce l’accusation israélienne. Un attentat fin août 2011 contre des véhicules israéliens perpétré par un commando arrivé du Sinai ? L’Egypte accuse Israël d’avoir tué deux ou trois de ces militaires dans la course-poursuite qui a suivi l’attaque.

Or, qui néglige son jardin ne peut attendre des serpents qui rongent ses broussailles qu’ils ne mordent que ses voisins. Le 5 août vers 20 h, leur négligence érigée en stratégie a ainsi explosé à la figure des dirigeants égyptiens. A peine quinze jours après avoir promis au premier ministre gazaoui Ismaïl Haniyeh d’accélérer l’ouverture des passages entre Gaza et l’Egypte pour briser définitivement le blocus, Mohammad Morsi s’est vu obligé d’ordonner la fermeture sine die des passages, risquant de s’attirer les foudres du premier ministre turc Erdogan dont l’attachement sans faille à la levée du blocus est bien connu. Morsi a aussi donné l’ordre de bloquer les 1200 tunnels de contrebande après avoir acquis la certitude que des Gazaouis étaient impliqués dans l’attentat de Rafah. A Ramallah, l’Autorité Palestinienne de Mahmoud Abbas s’est d’ailleurs fait un malin plaisir de transmettre à la presse la demande égyptienne adressée à Ismaïl Haniyeh d’extrader trois haut gradés de la branche armée du Hamas, soupçonnés d’avoir soutenu logistiquement les réseaux jihadistes du Sinaï.

L’échec militaire égyptien dans le Sinaï est donc principalement dû au contexte politique intérieur et notamment au besoin de l’armée de se refaire une crédibilité vis-à-vis de son opinion publique sur le dos d’Israël. Or, la timide politique anti-israélienne de l’armée, n’a pas empêché le président Morsi de limoger le chef d’état-major des forces armées ainsi que le ministre de la Défense, son principal rival au sommet de l’Etat. Cette manœuvre habile démontre que les Frères musulmans entendent profiter de l’ambiguïté des relations israélo-égyptiennes pour dompter l’armée. Ainsi, malgré sa nouvelle posture et sa volonté affichée de reprendre le contrôle du Sinaï, les objectifs de Morsi n’ont pas changé : s’éloigner d’Israël voire rompre avec lui sans en prendre la responsabilité, tout en acculant les généraux à un choix impossible : risquer d’être dénoncés comme collaborateurs avec le « régime de Tel-Aviv » ou payer le prix sécuritaire du manque de coordination bilatérale. C’est pourquoi le nouveau président laisse faire les complotistes qui diffusent la légende d’un coup monté du Mossad destiné à fragiliser la nouvelle Egypte. Pour l’opinion publique égyptienne, ceux-là mêmes qui auraient envoyé des requins pour effrayer les touristes à Charm-el-Cheikh seraient derrière le carnage de Rafah. Après tout, il est beaucoup plus difficile de croire qu’un musulman massacre ses coreligionnaires en plein Ramadan, n’est-ce pas ?

*Photo : Zoriah

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